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Le mariage post Œdipe

Le mariage post Œdipe

Le mariage, c’est toujours gai ?

 

Nul n’a besoin de se marier pour être gai. Le sujet, marié ou pas, est de toute façon heureux. Le mariage n’est pas nécessairement corrélé à une jouissance festive. S’il est gai, c’est dans le sens d’un gay sçavoir, que Lacan associe à la joie du déchiffrage. C’est que le mariage témoigne à l’occasion d’une lecture du moment présent et son interprétation par l’acte de choix du partenaire symptôme. Jadis, le passage des mariages « arrangés » aux mariages d’amour exprimait une première mise à jour de la loi du père. Aujourd’hui, la décision d’ouvrir le mariage à tous émane d’un nouveau déchiffrage du monde, celui d’après l’Œdipe. Cette interprétation de la chute définitive du père ouvre la voie à la joie du bricolage singulier du sujet, lequel exploite toutes les possibilités que le signifiant met à sa disposition pour organiser sa jouissance. L’acte même de se marier devient dans certain cas une façon de faire reconnaître la version du mode de jouir de chacun en l’inscrivant dans l’Autre symbolique. Un couple d’homosexuels qui se marient ne se limite pas à assumer son amour et sa jouissance. C’est un dire. Ainsi les mariages avec des animaux, avec soi-même, avec un robot, etc., sont autant de façons de dire au monde qu’il n’est plus possible d’étouffer les pluralités des père-versions humaines.

Qu’est-ce que l’expérience analytique nous apprend des rapports de la sexualité et du mariage ?

 

À lire Freud, sexe et mariage ne font pas bon ménage. Mais cela est vrai concernant le mariage tel qu’il a été pensé par les pères des religions monothéistes. En effet, la sexualité est opprimée quand on réduit son but à la procréation et que le plaisir est considéré comme péché. Le mariage arrangé n’a certainement pas été une garantie d’une vie sexuelle épanouie. Le mariage d’amour, non plus. Mais pourquoi un mariage prenant son départ d’une entente entre les partenaires concernant leur mode de jouir ne ferait pas bon ménage avec le sexe ?

Prenons la question à l’envers. Que dirions-nous des couples qui, ces dernières décennies, se sont mis en ménage et ont donné naissance à des enfants sans se marier ? À première vue, on aurait tendance à penser qu’il s’agirait d’une affirmation de leur liberté par rapport à la loi du père. Mais il n’est pas impossible que, dans certains de ces cas, ce soit l’enfant qui fasse le nœud du couple. Ainsi, ces sujets se condamnent à être tout d’abord des parents, donnant à la relation sexuelle une place très secondaire. Car les parents, par essence, sont des êtres a-sexués. Tout enfant vous le dira : « il est possible que tes parents et d’autres personnes fassent ce genre de choses entre eux mais, de la part de mes parents à moi, c’est totalement impossible »[1].

La vie conjugale, est-ce un symptôme ?

 

Pour Lacan, « c’est dans la mesure où il n’y a pas équivalence que se structure le rapport. Il y a donc à la fois rapport sexuel et il n’y a pas rapport. Là où il y a rapport, c’est dans la mesure où il y a sinthome, c’est-à-dire où l’autre sexe est supporté du sinthome »[2]. Autrement dit, la vie conjugale n’est pas un symptôme dans le sens d’une équivalence du genre « tu es mon symptôme et je suis le tiens ». Quand un rapport se noue entre un homme et une femme, la femme est le symptôme de l’homme, mais l’homme n’est pas le sinthome de la femme. Il ne s’agit pas ici d’anatomie, mais de logique. Que la femme soit symptôme de l’homme, cela veut dire que place est donnée à ce qui n’est pas traditionnel, que la logique féminine n’est pas écrasée par la logique phallique et que le pas-tout est préservé : énigme, imprévisibilité, surprise, découverte, mais aussi étrangeté, hors-norme et caprice. Certes, ce n’est pas une formule de bonheur assuré, mais quand les choses sont ainsi, la vie conjugale devient passionnément symptomatique.

[1] Freud S., « A propos d’un type particulier de choix d’objet chez l’homme », (1910), La vie sexuelle, Paris, PUF, 1982, pp. 47-55.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2005, p.101.

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