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Une « duperie réciproque »

Une « duperie réciproque »

« Gai, gai, marions-nous ! », que vous évoque cette expression ?

Le mariage est une fête ! Robe blanche et costume de prince, on se fait beau et belle pour échanger les vœux et les anneaux, signer le contrat de fidélité sous les yeux émus du cercle familial. Et l’on s’embrasse et puis l’on rit, et puis l’on danse, et on mange, on boit, on reçoit des cadeaux, c’est la noce ! Et qu’importe si le temps est maussade puisque « Mariage pluvieux, mariage heureux » !

Le dicton indique subtilement l’équivoque : après le mariage – à entendre la cérémonie – reste le mariage dans sa durée et, avec lui, les lendemains de fête… Le dicton signale alors en creux qu’il n’est pas que des mariages heureux.

Sinon, pourquoi les jeunes gens enterreraient-ils leur vie de garçon ? La réciprocité étant de mise, les jeunes filles leur rendent bien la pareille. Chacun enterre sa liberté : le mariage serait-il donc une entrave, une chaîne, une prison, un carcan dans lequel les époux vont bientôt étouffer ? Bague au doigt et corde au cou, dit-on en riant ! Cette liberté que l’on enterre, c’est la liberté de jouir sans entrave, de jouir tout seul ou avec n’importe quel autre partenaire. Plaisanteries grivoises et excès en tous genres sont d’ailleurs au rendez-vous de ces joyeux enterrements. Gai, gai l’enterrement !

C’est à se demander si le sexe et le mariage font bon ménage !

« […] quelque chose dans la nature même de la pulsion sexuelle n’est pas favorable à la réalisation de la pleine satisfaction »[1] prévient Freud. Et oui, si le désir implique le manque, avec le mariage, les embrouilles commencent… ou continuent.

Version féminine : « Il ne me touche plus depuis des mois », « Il me saute dessus quand je ne veux pas », « Pour jouir, je dois fantasmer sur un autre. »

Version masculine : « J’aimerais être fidèle », « Je suis fidèle à ma façon », « Je l’aime mais je ne la désire plus », « Je la désire trop et c’est la panne depuis que nous sommes mariés », « Tout a changé, je la désirais tellement ! ».

Que de versions du malaise avec le sexe entend-on sur le divan ! Et peu importe que l’on soit hétérosexuel ou homosexuel, l’engagement du mariage change la donne parfois pour le meilleur et parfois pour le pire.

« Comme l’a dit La Rochefoucauld, “Il y a de bons mariages, mais il n’y en a point de délicieux”[2], nous pouvons ajouter que depuis ça s’est détérioré un peu plus, puisqu’il n’y en a même pas de bons non plus, je veux dire dans la perspective du désir. »[3]

Alors oui, la vie conjugale fait symptôme, nul moyen d’y échapper, mais ce peut être de la meilleure des manières puisque le symptôme de l’un résonne avec le symptôme de l’autre, c’est bien ainsi que l’on s’est choisi. Cela, hélas, peut aussi virer au ravage. Eh bien, quand le mariage devient l’enfer, c’est certainement là qu’il y a le plus de passion.

Le mariage ? « Duperie réciproque »[4]!

[1] Freud S., « Contributions à la psychologie de la vie amoureuse », La vie sexuelle, Paris, PUF, p. 64.

[2] De La Rochefoucauld F., « Réflexions et sentences morales, 113 (1665).

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre IX, « L’identification », inédit, leçon du 14 mai 1962.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », inédit, leçon du 13 novembre1973.

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