Now Reading:

Une demande poussée jusqu’au bout

Une demande poussée jusqu’au bout

Le mariage, c’est toujours gai ?

 

Oui ! Toujours. À entendre au sens de divertissant. Le mariage divertit du moi souverain. Entrer dans la « carrière du mariage » comporte dans ses implications essentielles (un lieu, un temps, un nom) de contrer quotidiennement le complexe de l’intrusion, l’insupportable de l’autre.

En un mot, le mariage est une demande.

Je suis d’une génération où le mariage n’avait pas bonne presse. À la suite d’un fameux mois de mai, nous avions tous « l’honneur de ne pas te demander ta main ». Associé aux idéaux petit-bourgeois, il était politiquement correct de le bouder, pour lui préférer des expériences plus novatrices censées résoudre les impasses incontournables de l’amour et du sexe. Le sexe et l’amour à plusieurs, les utopies communautaires… Je me souviens du forçage : soumettre le désir et l’amour à l’idéologie quand les sentiments les plus communs se manifestaient – jalousie, rivalité, exclusivité, envie…

Le mariage a surgi parce qu’un homme me l’a demandé. On en ignore le plus souvent les raisons profondes mais, par la grâce de celui ou celle qui vous le demande, on consent à faire couple sur ce mode. Jamais anecdotique, le mariage n’est pas tout juridique, pas tout symbolique, pas tout imaginaire. Il emporte des liens réellement puissants.

Le sexe et le mariage font-ils bon ménage ?

Mais oui ! Parce que le mariage transforme les joies de l’accouplement (routine animale ?), toujours éphémères, en un lien qui peut durer longtemps. Au niveau sexuel, la relation passe par la jouissance du corps et de la langue. Donc par le symptôme, nous dit J.-A. Miller dans « L’Un tout seul »[1]. Au niveau sexuel, le mariage sied à merveille au symptôme.

La nomination, la signification du mariage nous fait croire au « toujours », au sens de la vie. Malentendu et ratage seront au rendez-vous. Certes. Mais voyez-vous, la routine du signifié n’est pas toujours morose ou synonyme d’érosion du désir.

L’épouse chasserait-t-elle la femme ? Et le mari, l’homme désirable ? Oui, bien sûr si l’on songe à ce pauvre Charles Bovary… Non, si l’on pense à cet adage profond de Freud selon lequel les seconds mariages sont meilleurs que les premiers. Disons que le mariage en ce sens est toujours second. La fonction du mari est à mon sens de rompre avec l’homme de la première fois (cf. « Le tabou de la virginité »[2]), cet homme hors-série, qui absorbe, épuise la réaction hostile d’une femme suite à sa première rencontre sexuelle.

La vie conjugale, ça fait symptôme un peu, beaucoup, passionnément ?

 

Le conjoint-symptôme. Voilà ce que la psychanalyse apporte au mariage.

« Que peut vouloir dire, pour nous analystes, ce terme de conjoint ? […]. C’est celui avec qui il faut bien, de façon quelconque, bon gré mal gré, revenir à être tout le temps dans un certain rapport de demande. Même si, toute une série de choses on la boucle, ce n’est jamais sans douleur. La demande demande à être poussée jusqu’au bout. »[3]

Le mariage est un lieu sinon le lieu électif de ce pousser jusqu’au bout. Jusqu’au bout du rien ne fait couple pour un corps parlant. Jusqu’au bout de la boiterie essentielle de chacun, son symptôme, sa marque singulière. Par la grâce d’une analyse, on découvre l’enjeu d’un tel semblant : l’histoire de mon mariage abrite un lien nécessaire qui remet tout le temps sur le métier cet ajointement d’amour et de ténèbres[4], de bric et de broc, aussi magique que mystérieux par lequel deux corps parlants finissent par se nouer un peu, beaucoup, passionnément.

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un tout seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, inédit.

[2] Freud S., « Le tabou de la virginité », La Vie sexuelle, Paris, PUF, 2002.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 468.

[4] Cf. Oz A., Une histoire d’amour et de ténèbres, Paris, Gallimard, 2004.

Imprimer cet article
Partager cet article
Veuillez saisir vos mots-clés et tapez sur "Entrée"