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Des mariages « gays » aux XVIIIe et XIXe siècles

Des mariages « gays » aux XVIIIe et XIXe siècles

En 1746, Henry Fielding fait paraître un roman intitulé Female Husband. Sous ce titre évocateur, dont la traduction littérale est celle de mari féminin, se déploie un récit inspiré par une histoire vraie. Celle de Mary Hamilton qui, la même année, comparaît devant les tribunaux embarrassés pour avoir épousé, travestie sous l’identité de Charles Hamilton, une femme nommée Mary Price. C’est cette dernière qui, deux mois après la célébration du mariage, poursuit sa séductrice devant les tribunaux pour tromperie. Elle pensait avoir épousé un homme. Il y aurait donc eu erreur sur la personne. Il est en revanche plus difficile de plaider l’erreur, ou le malentendu, dans le cas de celle qui ne fut connue de son vivant que sous le nom masculin de James Allen et qui resta marié-e jusqu’à sa mort, soit durant vingt et un ans, avec Abigail Allen, née Naylor, et dont l’histoire nous est connue grâce à l’étude que l’universitaire Susan Clayton en a faite[1].

C’est au moment du décès accidentel de James Allen, en 1829, que les médecins découvrent, sous l’habit d’homme, le corps parfait d’une femme. Les médecins sont stupéfaits, la presse s’en mêle, le public se presse aux obsèques, traque l’épouse qui crie son innocence et plaide l’absence d’intimité physique avec l’imposteur pour justifier la longévité de l’illusion.

Leur mariage fut célébré dans une église de Londres, en 1807. James Allen ne produisant pas d’acte de naissance, il n’y a donc pas d’autre identité connue pour celui qui devint homme par décision, et vécut la vie d’un homme, marié, aux identités professionnelles multiples. Celle d’un palefrenier séduisant, quoiqu’imberbe et au timbre de voix faible, celle d’un ouvrier qualifié que d’aucun décrivait comme sobre, droit et fort[2], sans que personne ne découvrît jamais la vérité de son sexe anatomique. Sauf, on peut le supposer, Abigail, qui décrit avec honnêteté dans ses témoignages, un couple amoureux, un mari aimant, désirant et attentionné, portant sa miniature sur son sein[3]. Alors que le mariage d’amour est rare au début du XIXe siècle, James et Abigail semblent bien en avoir contracté un, et le désir y tient sa place.

Abigail, objet restant de ce couple hors-norme, n’avait aucune raison, après la disparition de celle qui partageait sa vie, d’exhiber son intimité ou de revendiquer un lesbianisme dont l’aveu aurait achevé de la marginaliser et aurait ajouté, à la rugosité de sa solitude, la marque de l’opprobre. Rappelons seulement qu’être seule, pour une femme, à cette époque, est déjà une gageure. La version de l’épouse naïve et trompée est non seulement la seule tenable pour se protéger, mais c’est aussi celle que le public préfère entendre, d’abord parce qu’elle ajoute une dimension vaudevillesque et ensuite parce qu’elle est la plus rassurante. Elle permet d’identifier le travesti, l’adepte vicieux du déguisement, à l’imposteur-trompeur, et la femme à l’oie blanche aussi ingénue qu’ignorante des choses du sexe. La norme hétérosexuelle est ainsi sauvée là où la découverte d’une idylle entre femmes, qui plus est sanctifiée par l’Eglise, bouscule les certitudes et contribue à faire souffler un vent de panique dans les rangs d’une société qui n’a de cesse de codifier, étiqueter ce que sont un homme et une femme naturellement faits pour s’unir. Autrement dit, une société qui n’a de cesse d’échouer à faire entrer l’énigme de l’être dans une petite case. Ce qu’illustre, au paradigme, le cas des female husbands.

[1] Susan CLAYTON, « L’habit ferait-il le mari ? L’exemple d’un female husband, James Allen (1787-1829) », Clio. Histoire‚ femmes et sociétés [En ligne], 10 | 1999, mis en ligne le 22 mai 2006, consulté le 30 septembre 2016. URL : http://clio.revues.org/254  ; DOI : 10.4000/clio.254.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

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