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La reine des deux Cecils

La reine des deux Cecils

« […] dès qu’on est deux, l’être-pour-la-mort, quoi qu’en croient ceux qui le cultivent, laisse voir au moindre lapsus que c’est de la mort de l’autre qu’il s’agit. Ce qui explique les espoirs mis dans l’être-pour-le-sexe. Mais en contraste, l’expérience analytique démontre que, quand on est deux, la castration que le sujet découvre, ne saurait être que la sienne. Ce qui pour les espoirs mis dans l’être-pour-le-sexe, joue le rôle du second terme dans le nom des Pecci-Blunt : celui de fermer les portes qui s’étaient d’abord grandes ouvertes. »

Lacan J., « Allocution sur l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 365

 

Faisons commencer l’historiette à la naissance d’Anna Laetitia Pecci, à la fin du XIXème siècle, au château de Ramazzano-le-Pulci près de Perugia (Italie). Son père, Camilo Pecci, commande la garde pontificale. Son oncle, le Pape Léon XIII, bien que déçu qu’Anna ne fût pas un garçon, accepta d’être son parrain.

« Mimì » parlait quatre langues européennes, pratiquait la musique et la peinture. Elle n’était pas laide, mais ceux qui s’empressaient autour d’elles n’en voulaient qu’à la dot dont elle était dépourvue, d’où la débandade de ses nombreux « fiancés » qu’elle nomme ses fiascos. Après le dix-septième « fiasco » elle accepta de rencontrer, par l’entremise d’une de ses cousines, un charmant jeune homme, neveu du Duc de Montmorency.

« Voilà comment j’ai rencontré l’homme que j’étais destinée à épouser. C’était un Américain, Cecil Blumenthal, dont la famille s’était enrichie dans le commerce des peaux. Ils étaient à l’origine des Juifs allemands mais sa mère s’était convertie au catholicisme pour épouser le duc. C’était des gens cultivés, son père lui a laissé une fameuse collection de peinture française, Corot et l’école de Barbizon. »

Le nom de Blumenthal étant imprononçable (sic) dans la bonne société romaine, ils le raccourcirent en Blunt. Le Pape Benoît XV offrit à Cecil le titre de comte en cadeau de mariage, véritable passeport pour la société française passionnée de titres et d’étiquette. Ainsi le comte et la comtesse Pecci-Blunt, demeurèrent en l’hôtel qui avait appartenu au Prince de Ligne, 32 rue de Babylone à Paris et qu’ils aménagèrent avec les plus grands architectes et décorateurs du moment, sans négliger le confort dernier cri, quand ils ne séjournaient pas à la Villa Reale aux environs de Lucques, avant d’acquérir en 1929, le palais Ruspoli-Malatesta érigé au XVIIème siècle au cœur de la Rome antique.

Mais encore ?

 

Laetitia ouvrit une galerie d’art, la Comète, à Paris, puis dans son palais italien, et à New York quand les autorités fascistes condamnèrent son activité. Cecil n’était plus que « sémite », écrit-elle, « du fait de ces absurdes lois », tandis que nos cinq enfants et moi étions américains ». Après-guerre elle retourna en Italie où elle créa la Cometa, galerie mais surtout théâtre où elle fit représenter Ionesco, Beckett, avec Jean Louis Barrault and Madeleine Renault, invita pour des récitals Arturo Benedetti Michelangeli, Nikita Magaloff, Milly, Gisella May et… Charles Trenet, jusqu’à l’incendie qui le détruisit en 1969 : « Mon théâtre s’est embrasé avec le panache de la queue que son nom comportait », écrivit-elle. Sa petite-fille, Gaïa de Beaumont, a peint sa grand-mère en « self made woman ».

C’est Mrs Astor[1] – merci à Pascal Torres de m’avoir fait connaître son site – qui éclaire le propos allusif de Lacan : « Le comte Pecci-Blunt rencontra un jeune homme, Cecil Everley, qui avait servi derrière le comptoir de son magasin londonien, Lillywhite avant de devenir le laquais du 7ème comte de Beauchamp, publiquement disgracié en 1931 pour homosexualité. Sa liaison avec le comte Pecci-Blunt lui apporta une maison en Californie et une autre au Cap d’Ail. Connu pour sa belle apparence mais réputé ennuyeux, il entreprit de devenir peintre en 1953 et vendit des œuvres dans la haute société. Le comte Cecil Pecci-Blunt partagea son temps entre sa vie conjugale et familiale et sa vie avec Cecil Everley. On faisait allusion au long tourment enduré par sa femme en appelant celle-ci “La reine des deux Cecils” ».

[1] http://mrsastor.com/content/4/

NB : Conjungo ou conjugo ?

Il fallait choisir, et pour choisir, savoir. À l’origine sans doute une « faute » ou « coquille », conjugo étant d’apparition récente et conjungo la forme classique, correcte, en italiques pour marquer le latin.

Gaffiot connaît les deux : junctio, l’union, la liaison, la conjonction, et jugum, le joug. Jugo, jugare c’est unir, attacher ensemble, marier. Conjungere y arrive, mais par d’amples détours : joindre, des navires, des chevaux, des troupes, les lèvres d’une plaie, des rapports, d’amitié, d’alliance, des mots, des vertus…, jusqu’à, c’est le point d’orgue, des époux.

Le comité éditorial a choisi : en Lacanie ce sera conjugo, proche de conjugalité et de conjuguer plus que de conjonction.

Rabattu le moment de conclure la cérémonie sur l’instant de dire « oui », le temps pour comprendre comment contenir l’n entre parenthèses est dévolu aux époux, pour le meilleur et contre le pire – marquons ici l’heureuse dissymétrie, même si « tout contre » n’est jamais loin.

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