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Le vif de la solitude

Le vif de la solitude

La rubrique En solo propose d’interroger les déclinaisons contemporaines du célibat : symptôme du ratage amoureux ? du conflit entre les sexes ? passion contemporaine ?

Faire solo, est-ce le choix de la solitude amoureuse ?

Le célibataire est rarement sans partenaire. Que l’un choisisse de faire couple avec Dieu, multiplie les rencontres ou insiste à jouer sa partie seul, la place du partenaire est déjà occupée, fût-ce à l’insu du sujet.

Rien ne permet de rêver que le célibat trouve sa solution dans le commerce amoureux. L’affaire Harvey Weinstein[1] circonscrit la question aux rapports hétérosexuels, probablement à tort. Alban Agnoux, dans le magazine Usbek & Rica[2], commente la crise et imagine ses issues possibles : contre-révolution masculine qu’incarne la misogynie de Donald Trump ; code de prescription des comportements qui promet des étreintes amoureuses consenties devant notaire ; reproduction scientifiquement orchestrée à l’extérieur du corps féminin, par idéal égalitaire entre les sexes ­– rien qui soit de bon augure pour le célibat. L’article conclut avec optimisme sur ce dit de Henry Kissinger : « Personne ne gagnera jamais la bataille des sexes, il y a trop de fraternisation avec l’ennemi. » Poser la problématique homme/femme dans le registre de l’égalité entre les sexes fait consister l’impasse.

A l’inverse, la psychanalyse destitue l’idéal d’une équité qui ferait équivalence. La revendication du célibat, tout comme la plainte qu’il génère dans la cure, portent la marque d’une sexuation au sens lacanien : les sujets se rangent sous le signifiant homme ou femme non au regard de l’organe mais de leur rapport à l’Autre.

Toute seule, la plainte se décline au féminin pour qui aspire à être La seule, soliste au milieu du chœur. Là où les femmes s’inquiètent qu’il n’y ait « pas d’hommes », ils sont, eux, plutôt confrontés au trop, à la difficulté d’arrêter un choix.

Au-delà des plaintes, ce qui fait objection au couple, c’est la jouissance. Dans la rencontre, nous dit Lacan, l’un croit avoir accès à l’autre mais l’« Autre, […] c’est le corps[3] ! », corps agité par le célibat des pulsions, corps partenaire de jouissance. À l’instant où chacun aspire à la conjonction avec un autre, l’analyse dévoile, comme l’indique Jacques-Alain Miller, que, sous « le désir, une fois traversé son écran fantasmatique, il y a ce qui ne ment pas […] la jouissance.[4] » Le dire de l’analysant témoigne de cette jouissance a-sexuée.

L’expérience analytique permet à celui qui l’entreprend d’identifier son ou ses partenaires de jouissance plus ou moins discrets qui, parfois, l’attachent à un autre sans que, pour autant, s’établisse avec lui le rapport auquel il aspire. Elle conduit l’analysant à interroger le vif de sa solitude.

[1] Producteur accusé de harcèlement sexuel et de viols.

[2] Agnoux A., « La guerre des sexes, jusqu’où ? », Usbek et Rica. Le magazine qui explore le futur, n°21, janvier 2018, p.86.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre xiv, « La logique du fantasme », leçon du 10 mai 1967, inédit.

[4] Miller J.-A., « Parler avec son corps », Mental, no 27-28, septembre 2012, p.131.

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