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Mariages princiers

Mariages princiers

Le 19 mai prochain, Harry Windsor, le fils cadet du Prince de Galles, épousera l’actrice américaine Meghan Markle. Son frère aîné William, comme chacun le sait, est marié depuis 2011 à la parfaite Kate Middleton, et père de trois beaux enfants. Mais ce n’est pas aux épousailles de ce grand frère que renverra la cérémonie du 19 mai, et les jeunes fiancés – qui ne manquent pas une occasion pour évoquer tendrement le souvenir de la mère de Harry – le savent : ce jour-là, les Britanniques auront tous en mémoire les images des noces – il y a presque quarante ans – du prince Charles et de Lady Diana Spencer… La robe bouffante et sa traîne si longue qu’elle ne rentrait pas dans le carrosse, la mariée ravissante qui n’avait pas encore atteint ses vingt printemps, le prince sanglé dans son uniforme, le baiser au balcon de Buckingham.

Le mariage, personne ne l’ignore, fut des plus malheureux. A ceux qui souhaiteraient en lire un récit documenté et admirablement écrit, nous conseillerons l’ouvrage de Tina Brown, ancienne rédactrice en chef de Tatler, de Vanity Fair et du New Yorker. Elle consacra à ses Diana Chronicles pas moins de dix années de sa vie, démarrant son enquête à la mort de son héroïne en 1997. Mais s’il ne fallait retenir que deux moments de ce soap princier, ce serait indubitablement son pilote – l’entretien télévisé officialisant les fiançailles – et son épisode final – le fameux « Camillagate » – soit l’enregistrement d’une conversation téléphonique du prince (alors encore marié) avec Camilla Parker-Bowles, sa maîtresse.

Le 24 février 1981, Charles et Diana répondent aux questions d’un journaliste de la BBC : Diana, rougissante et impressionnée, porte un tailleur bleu roi qu’on verrait mieux sur le dos d’une hôtesse de l’air, Charles, comme à l’accoutumée, est mal à l’aise : « je suis chanceux que Diana soit prête à me supporter » dit-il pour détendre l’atmosphère. Le journaliste le presse : « Amoureux aussi ? ». « Bien sûr ! », s’exclame Diana. Mais le prince esquive d’une réplique (depuis immortalisée par Youtube) qui fait l’effet d’une douche froide : « Whatever in love means »[1]

À ce lever de rideau désolant répond un clap de fin surréaliste. En 1993, les sujets de Sa Majesté découvrent le texte non expurgé d’une conversation téléphonique entre Charles et Camilla. L’effet est dévastateur : le futur roi, dans un effort pour faire saisir à sa maîtresse l’étendue de son désir pour elle, lui avoue qu’il en viendrait presque à souhaiter être l’une de ses petites culottes. Cherchant sans doute à préciser ce désir de proximité brulant, il se ravise : si seulement il pouvait être le tampax de CamillaSauf que « avec la chance que j’ai, ajoute-t-il, je me retrouverais sans doute aux toilettes à tournoyer indéfiniment sans jamais atteindre le fond ».

Sans amour et dénué de la moindre alchimie sexuelle[2], le mariage des Wales était donc voué à l’échec. On y trouve, sans difficulté, à illustrer les propos que Freud tenait à l’aube du XXème siècle. Diana, jeune vierge au pédigrée parfait, témoigne des « dommages que cause à la nature féminine la forte exigence d’abstinence sexuelle jusqu’au mariage ». On croirait la suite écrite pour l’immature princesse : « le résultat en est que lorsque brusquement les autorités parentales leur permettent de tomber amoureuses, les jeunes filles ne sont pas prêtes psychologiquement et elles vont au mariage sans être sûres de leurs propres sentiments… »[3].  Quant à la liaison entre Charles et Camilla, le prince Philip – père de Charles – l’avait analysée en bon freudien : avec Camilla, femme déjà mariée et à la moralité plus « leste », Charles pouvait passer le bon temps qu’il ne trouvait pas dans les bras de la sublime vierge qui devait devenir reine un jour à ses côtés. Camilla, en revanche, témoignait du besoin –somme toute banal pour l’homme civilisé chez qui « le courant tendre et le courant sensuel n’ont fusionné comme il convient »[4] – « d’avoir un objet sexuel rabaissé auquel est liée psychologiquement la possibilité de la satisfaction complète »[5].

Personne n’avait anticipé la violence du dénouement. Pas même le prince Philip qui ne comprit jamais que Charles puisse quitter Diana pour une quarantenaire sur le retour (il s’en émut au point de l’écrire à sa bru avant le divorce). Pourtant, il ne fait pas bon brider indéfiniment la pulsion sexuelle et se faire la dupe d’une morale sexuelle « civilisée ». Freud est, sur ce point, on ne peut plus clair : « il faudrait peut-être (…) se familiariser avec l’idée que concilier les revendications de la pulsion sexuelle avec les exigences de la civilisation est chose tout à fait impossible et que le renoncement, la souffrance, ainsi que, dans un avenir très lointain la menace de voir s’éteindre le genre humain, par suite du développement de la civilisation, ne peuvent être évités »[6]. La vengeance de Diana, comme ses malheurs, fut sans limite. À ses obsèques, son frère prit la parole pour fustiger la famille royale devant les caméras du monde entier. Un crime de lèse-majesté rendu possible par la vague d’émotion qui souleva le peuple britannique en faveur de l’épouse insatisfaite, mal aimée et bafouée qu’avait été Diana. Dans un sondage réalisé par ABC news, un Britannique sur quatre (du jamais vu) disait à l’époque vouloir l’abolition de la monarchie.

Ce moment de réveil douloureux semble aujourd’hui bien lointain. Tout le royaume s’est rendormi et le fairy tale a repris ses droits : les petits princes ont épousé des Cendrillon (ou sont sur le point de le faire) et Charles a pu faire de sa maîtresse une honnête femme à condition d’accepter qu’elle ne soit jamais reine. Des épousailles soutenues par la fiction qu’il existerait entre Charles et Camilla la même harmonie que celle qui accorde l’alcoolique à sa boisson[7]. Comme le disait récemment un journaliste anglais à la télévision, ironisant sur les fiançailles de Charles et Diana, « at least he knows what in love means now ! »

[1] « Même si je ne saurais dire ce que amoureux veut dire… »

[2] La Princesse avait coutume de dire que la conception de Harry tenait du miracle tant son époux avait déserté sa couche.

[3] Freud S., « La morale sexuelle “civilisée” et la maladie nerveuse des temps modernes », La vie sexuelle, Paris, Presses Universitaires de France, 1999, p. 41

[4] Freud S., « Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse », La vie sexuelle, Paris, Presses Universitaires de France, 1999, p. 62

[5] Ibid., p. 61

[6] Ibid., p. 65

[7] Ibid., p. 64 : « Ecoutons les propos de nos grands alcooliques, comme Böcklin sur leur relation avec le vin : ils évoquent l’harmonie la plus pure et comme un modèle de mariage heureux. Pourquoi la relation de l’amant à son objet sexuel est-elle si différente ? ».

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