Now Reading:

Le nerf de la gai-guerre !

Le nerf de la gai-guerre !

« Il y a un stoïcisme des maris. Ils sont dans l’amour conjugal comme dans un pays étranger. Ils se trompent, comprennent de travers et parfois pas du tout. […] Il faut aux maris le courage de se tenir jour après jour à côté d’une nature fluide, une matière ardente, bouleversée d’humeurs et de sang. Alors les maris sont dans l’attente. C’est à cela qu’on reconnaît qu’ils aiment. Lorsqu’ils cessent d’attendre et de guetter, ils ont fini d’aimer. […] En somme leur silence règle les problèmes de la nature fluide en éruption. Mais les épouses veulent que les choses soient dites, elles espèrent toujours être comprises, elles rouspètent, elles font du bruit. C’est ainsi que naissent les rôles. »[1] Balzac, dans Physiologie du mariage, ne dit-il pas qu’une femme a sa politique et le mari la sienne [2]. Jolie formule qui nomme le malentendu entre les sexes, désaccord dans l’accord des corps, chacun sa langue.

Freud a frayé la voie du ratage dans les embrouilles de l’amour, du désir et de la jouissance qui ne font pas toujours bon ménage. L’apport de Freud « consiste à remarquer que tout ce qui a affaire avec le sexe est toujours raté. C’est la base et le principe de l’idée même de fiasco. »[3] Sur la Plage de Chesil [4], Ian McEwan, décortique avec finesse le non rapport sexuel lors d’une nuit de noces où se mêlent l’angoisse qui étreint la jeune femme et les gaucheries de son partenaire. L’affaire sexuelle tourne au fiasco, telle est la conclusion que Florence lance à son mari. Face à l’angoisse de l’acte, l’impuissance des « je t’aime », le silence pèse, les laissant chacun à la solitude fondamentale du non-rapport. Dans un sursaut, elle lui propose d’avoir des maîtresses tant la chose sexuelle avec lui la dégoûte. La ruse féminine tend vers l’invention où lui, campé dans son humiliation, la laissera partir sans la retenir.

Derrière l’épouse cherchez la femme. C’est ainsi que Lacan fraye une voie nouvelle à la féminité restée jusque-là prisonnière de l’Œdipe freudien. Lacan a apporté du nouveau en matière de sexualité féminine en libérant les femmes de cette prison du prêt-à-penser dans son cortège de prêt-à-porter, chère à la tradition transmise par la névrose familiale.

Depuis Lacan, nous savons que le parasite des humains c’est le langage. Ainsi, « par ce langage dont il est affligé, il supplée à ce qui est absolument incontournable : pas de rapport sexuel chez l’humain. »[5] Quel impact dans la vie conjugale ? « La vérité vraie, est qu’entre homme et femme ça ne marche pas. »[6] Alors on se marie – on se dit oui – pour la vie, du moins le croit-on, l’espère-t-on, mais qui peut dire ce qu’il adviendra. Ce oui, est un oui prononcé devant témoin, comme pacte d’amour et de fidélité. C’est un oui d’amour, un oui qui unit à l’autre, le temps de la promesse. Mais c’est sans compter sur le désir – ce trouble-fête – qui vient souffler sur le voile de l’amour pour semer la pagaille et mettre son grain de folie dans l’ennui de l’habitude. Chaque couple conjugue avec ce qu’il est comme Un dans son rapport à la jouissance et au partenaire, le réel enjeu du sexuel – de la monogamie à l’échangisme, de la pudibonderie à la pornographie – dans un voilement / dévoilement du sexuel toujours traumatique. Nous verrons au fil des textes à venir l’éventail des inventions pour pallier cet abîme qui sépare à jamais les hommes, des femmes.

 

 

[1] Ferney A., La conversation amoureuse, Paris, Actes Sud, 2000, p. 231-232.

[2] Balzac H., Physiologie du mariage, Paris, Gallimard, 1987.

[3] Lacan J., « Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines », Scilicet, n° 6/7, 1976, p. 19.

[4] McEwan I., Sur la plage de Chesil, Paris, Gallimard, 2008.

[5] Lacan J., « Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines », op. cit., p. 18.

[6] Ibid., p. 16.

Imprimer cet article
Partager cet article
Veuillez saisir vos mots-clés et tapez sur "Entrée"