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L’Enlèvement des Sabines

L’Enlèvement des Sabines

Cet épisode de l’histoire de Rome a inspiré beaucoup d’artistes et de penseurs. Parmi les peintres français, Nicolas Poussin et Jacques-Louis David ont réalisé, tous deux, des chefs-d’œuvre illustrant, par « L’Enlèvement de Sabines », le désir d’un retour à la rigueur de la loi incarnée par le mariage. Portons un regard sur ces tableaux à l’approche de nos J48.

Nicolas Poussin a peint deux versions des Sabines, inspirées par la Vie de Romulus de Plutarque, deux versions qui illustrent le moment où les Romains enlèvent les Sabines afin de les prendre pour épouses. Le premier tableau, peint en 1634, est conservé au Metropolitan Museum of Art de New York et la deuxième version, d’une perspective plus complexe, œuvre de l’année 1637, est conservée au musée du Louvre.

Lacan aimait se référer à l’histoire de Rome dont il a parlé, à plusieurs reprises, en relation au lien du mariage. Il signalait à quel point « les nécessités du mariage s’avèrent, pour nous, être un trait proprement social de notre conditionnement »[1] et ceci même au détriment du grave retentissement de la névrose. Si le mariage encercle dans l’ordre symbolique, fait-il néanmoins de cette union une force ? Le mariage a au moins permis au peuple romain de perpétuer la puissance de Rome.

Rome fut fondée sur un fratricide lorsque Romulus tua dans un combat sanglant son frère jumeau Remus. Le peuple romain, devenu puissant, instaura un Sénat de Pères qui ouvrit le droit d’asile aux hommes libres et aux esclaves qui désiraient s’y installer pour faire croître la ville. Mais Rome manquait alors de femmes et, en conséquence, d’espoir de descendance et d’héritage. Les guerres contre leurs voisins les Sabins, les Crustuminiens, les Antemnates, et autres ruinaient tout espoir d’alliance. Tite Live et Plutarque racontent comment Romulus organisa alors une grande fête avec des jeux solennels en l’honneur de Neptune invitant les peuples voisins à venir au spectacle. Ils et elles viendraient à Rome, conviés au guet-apens bien concerté pour enlever les jeunes filles visitant la ville et tombant ainsi aux mains des ravisseurs romain. Les plus belles seraient réservées aux principaux sénateurs.

Quand le signal fit donné, le rapt commença. C’est L’Enlèvement des Sabines que Poussin et David ont immortalisé. Au milieu de cette bataille, Romulus magnanime observe la terreur et l’indignation des femmes et prend la parole en imposant d’autorité le droit et le mariage : « C’est à titre d’épouses qu’elles vont partager avec les Romains leur fortune, leur patrie, et s’unir à eux par le plus doux nœud qui puisse attacher les mortels »[2].

Les Sabines furent d’abord séduites, puis respectées et aimées, raconte l’historien de Rome. Le tableau de Jacques-Louis David (peint en 1799) montre à quel point elles surent adoucir les affres de la guerre par leur attachement au mariage, protégeant la parenté. David peint Hersilie au centre du tableau, s’interposant entre son père Tatius, le roi sabin, à gauche, et son mari Romulus, le roi de Rome, à droite, lançant un appel à la réconciliation : « Nous aimons mieux périr que de vivre sans vous, veuves ou orphelines. »[3]

Plutarque expliquait déjà la coutume de porter la mariée dans les bras lors des mariages, coutume qui s’est perpétuée et reste encore une tradition vive : « la nouvelle mariée ne passe pas d’elle-même le seuil de la maison de son mari, et qu’on la porte pour le lui faire franchir, parce qu’alors les Sabines qu’on avait enlevées y entrèrent par force »[4].

Par L’enlèvement des Sabines on observe comment le mariage promeut l’ordonnancement symbolique de la « copulation aveugle » dans la rigueur de l’« écrit d’état civil »[5]. Il n’y a pas de rapport sexuel, c’est un fait, mais le mariage peut aussi bien laisser place au semblant de la rencontre des corps pour en jouir de ses petits morceaux avec l’illusion réelle de l’amour et la jouissance de chacun par le fantasme.

 

 

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre IX, « L’identification », leçon du 14 mars 1962, inédit.

[2] Tite-Live, Histoire Romaine, Livre [1, 9], Des origines lointaines à la fin de la royauté, Traduction M. Nisard, 1864.

[3] Tite-Live, Histoire Romaine, Livre [1, 13], Des origines lointaines à la fin de la royauté, Traduction M. Nisard, 1864.

[4] Plutarque XVI-187.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I. », leçon du 11 mars 1975, inédit.

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