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Quand le couple ex-siste

Quand le couple ex-siste

« Gai, gai, marions-nous ! » est la version ironique de l’humour froid du code civil, « pour le meilleur et pour le pire ». Parler de tyrannie domestique, c’est soulever un paradoxe : la tyrannie domestique est un oxymore. Les liens qui se tissent dans un couple sont en apparence libres. En réalité, la jouissance qui unit les partenaires trouve sa limite, son programme, ou son débordement dans l’aliénation signifiante propre au parlêtre.

C’est pourquoi, lorsque s’exerce dans un couple la tyrannie de l’un ou de l’autre des partenaires, et que tout devrait les conduire à se séparer, un lien plus fort que celui d’être bien ensemble, un lien plus sournois, les unit. La passion, qui est avant tout passion de l’objet a idéalisé, en est le ciment. Lorsqu’on avance la formule connue de tyrannie domestique, on entend assez naturellement la version conjugo. C’est en tout cas la coloration que confère le terme domestique à celui de couple.

Le mariage serait-il une passion de la conformité sociale ? Est-ce que cela éclairerait la maxime de La Rochefoucauld citée par Lacan : « Il y a de bons mariages mais il n’y en a point de délicieux »[1] ? Et Lacan de poursuivre que « depuis ça s’est détérioré un peu plus, puisqu’il n’y en a même pas de bons non plus, je veux dire, dans la perspective du désir »[2]. Un couple qui s’aime souhaite, décide, veut se marier. Le désir c’est autre chose, à l’abri dans le couple, il y est, masqué, supposé. La cérémonie de mariage est joyeuse, solennelle, rarement sexy. Ce qui s’y joue est ailleurs, il n’y a pas si longtemps « le populaire appell[ait] la femme la bourgeoise. C’est ça que ça veut dire. C’est lui qui l’est à la botte, pas elle »[3].

L’aspiration au mariage n’est pas moindre et loin d’être sur le déclin aujourd’hui, en atteste la volonté politique du mariage pour tous, il se généralise et va plus loin que l’étroitesse un homme, une femme. Le mariage a sa fonction : il donne à la jouissance du couple, y compris lorsqu’elle se manifeste sous des formes tyranniques, une légalité certaine et le masque voire le nom du bonheur. Le mariage a aisément couvert nombre de tyrannies domestiques aux époques où l’intime était plus opaque. Quelque chose s’y joue du droit de nuire à l’autre ou de se nuire à soi en toute légalité. Bien sûr on peut s’en affranchir. Mais, le mariage aux motifs infinis, dans son autonomie symbolique, met en jeu autre chose que le lien du couple : les nuances de chacun à sa situation personnelle, familiale, sociale, à différents degrés selon ses propres idéaux ou son rapport à la religion. Tout comme il peut adoucir les excès de chacun, il peut accentuer voire durcir la tyrannie qui s’y exerce. Car, avant tout, le mariage fait que le couple, formalisé, légitimé, ex-siste. Pour cette reconnaissance, parfois réassurance, les conjoints s’apprêtent à aller loin dans ce qu’ils peuvent supporter. La tyrannie domestique, quand elle se manifeste, quand elle existe, en est le prix. Qu’il s’agisse, comme on dit aujourd’hui, du bourreau, du dit pervers narcissique, ou de la victime, des marquis de Sade aux petits pieds.

« Être marié » se dit dans une expression italienne : essere sistemati, ou littéralement, être dans le système, être casé. Être dans le système pour être, était la condition proposée aux femmes jusqu’à leur libération. Si cela s’applique de moins en moins aux femmes dans leur généralité, cela s’applique de plus en plus aux sujets, hommes ou femmes, dans leur singularité.

La rubrique « Tyrannie domestique » pourrait interroger ces tensions dans leurs formes nouvelles. Annonçant le siècle qui est le nôtre, il y a, marquant ce passage, le couple que forment, chez Proust, Swann et Odette dans La recherche. Il l’aime parce qu’elle est légère, menteuse, et non établie. Il l’épouse, alors qu’il ne l’aime plus, pour l’installer, l’introduire elle et sa fille chez la duchesse de Guermantes. « Il ne désirait pas les présenter ailleurs »[4], plus encore il fantasmait toutes sortes de scenarios et en particulier ce que chacune des femmes dirait de lui, la cocotte et la duchesse, l’alliance de la noble et de la roturière. N’était-ce pas vouloir exercer sur Odette une douce mais ferme tyrannie, car le mariage n’a rien apaisé ? Sur ce point, Odette comme femme « ne s’y est pas trompée »[5]. Elle, dans la persistance de son « Je suis ce que je suis », menteuse, est demeurée le tyran domestique. Et Swann, « l’éternel mari » trompé, trompeur à son tour s’en est défendu.

Des formes contemporaines plus réelles, extrêmes, concrètes offrent une vaste palette à la réflexion sur le thème de la tyrannie domestique. On sait par exemple que les tueurs en série et autres délinquants ou terroristes reçoivent, en prison des demandes en mariage. Ou que les plus tendres amoureux deviennent les maris les plus rigides, exerçant le plus autoritaire rigorisme qui soit. Veulent-ils transformer l’autre ou s’offrir à une tyrannie voire une torture annoncée ?

 

 

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 133.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre IX, « L’identification », inédit.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 69.

[4] Proust M., À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Paris, Gallimard, 1988.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », inédit.

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