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Un enlèvement pour un divorce

Un enlèvement pour un divorce

Alain Caillol étudiera la correspondance de Georges Sand pendant les sept années qu’il passera en prison pour avoir kidnappé puis enfermé deux mois durant Édouard-Jean Empain dans une cave. Verrous levés, Caillol rencontrera l’universitaire avec laquelle il fut en lien pour ses recherches. Elle dira de lui : « c’est l’homme de ma vie » et sera pour toujours son amante [1].

Attrapé un lundi matin d’hiver de janvier 1978, alors qu’il sortait de ses appartements dans une contre-allée de l’avenue Foch, Édouard-Jean Empain retrouvera la liberté cinq jours après l’avènement du printemps, l’auriculaire sectionné – qui contribuera à la célébrité de l’affaire.

Il divorcera l’année suivante de Sylvana Empain.

En 1978, Empain, baron de noblesse belge né en 1937 à Budapest, il ne saura jamais pourquoi dans cette ville dira-t-il [2], est de tous les tours de table gouvernementaux de l’économie française. Pour fabriquer des trains, construire des routes, monter des centrales nucléaires, il est devenu un investisseur respecté. Son enlèvement va donner l’occasion pour quelques-uns, plutôt nombreux, d’en faire un homme pas vraiment respectable. On exhume des dettes de jeu à six ou sept chiffres, des tromperies passagères, une ou deux frasques de fin de nuit, rien de méchant, mais suffisamment pour le rendre vulnérable. Relâché et alors qu’il ne sait rien de tout cela, il s’échoue à la sortie du métro Opéra, appelle sa femme depuis une cabine téléphonique avec les quelques francs donnés par ses ravisseurs. Elle vient le chercher en auto. Elle ne lui dira qu’une phrase en guise d’accueil. Une phrase qui sera décisive.

Caillol, malgré les conseils de bon nombre pour faire un bon coup, choisira Empain et non Dassault dans le cénacle des entrepreneurs bien logés en affaires, « parce qu’un juif déporté au camp de Buchenwald, c’est plus pareil »[3]. Il porte le verbe haut et s’exprime avec la gouaille des bandits à l’ancienne. Il a une théorie minute concernant la vie conjugale, qui ne ressemble pas vraiment aux habitudes discursives du baron : « Quand on est amoureux, on a le cœur qui tape presque aussi fort que lorsqu’on monte sur un braquage. Après le mariage, c’est de l’aménagement de peine »[4]. Pour sa part, sorti de sa captivité forcée, Empain aura ce mot pour parler de sa vie privée telle qu’elle était jusqu’alors : « faite d’un certain nombre de caissons étanches »[5]. Ironie singulière, le geôlier et l’otage avaient côtoyé les mêmes lycées dans les mêmes quartiers du grand ouest parisien de la rive droite de la Seine. Les deux, à leur manière, entretenaient leurs tiroirs secrets.

1982. Le procès des ravisseurs se tient aux assises de Paris. Le baron se présente, costume parfait, ligne impeccable, élégant, il n’y a pas un millimètre de haine ou de rancune chez cet homme. Par ce retournement, il éclipse l’audience et lui donne son nom. Aujourd’hui encore, on ne parle pas du procès « Caillol » ou des autres accusés mais du procès « Empain ». Sylvana Empain, qui est une femme élégante, photographiée dans les années 1960 par Jacques-Henri Lartigues à Juan-les-Pins, sera des témoins. Mais Empain ne dira pas ce qui a scellé son destin d’homme marié devant les juges.

« Je savais que tu sortirais ce soir »[6]. C’est comme cela que Mme Empain accueillera son mari dans l’auto du retour. Pour Édouard-Jean, tout chavire. Il y a un avant et un après cette phrase qui vient faire écran à l’avant et l’après de l’enlèvement. Le retournement, il le situe précisément au moment de la prononciation de cette simple phrase. Il dira : « Là, j’ai su que j’étais divorcé »[7]. Il distingue alors non seulement la place de l’acte crapuleux de celui, posé par sa femme, qui change sa vie. Partant, il montre que parler est un acte dont la vie conjugale est un sismographe, et s’en tient comptable. Plus encore, il distingue la certitude anticipatrice de la formulation, adressée qui plus est, de ladite certitude. La première, pourrions-nous dire, ex-siste pour chacune et chacun. La seconde est grossière.

Caillol et Empain auront chacun des parcours plus ou moins chaotiques. Caillol ne cessera de chanter dans ses multiples livres qu’il sait échapper au désir d’une femme. Quant à Empain, il livrera la grande bataille de sa vie en ne cédant aucune part de son empire financier, qu’il avait bâti vingt durant, à l’État français mais à une banque privée, comme s’il subsistait un reste insoluble : c’est l’État qui fit tomber ses caissons étanches en les divulguant à la presse. Empain fit une nouvelle rencontre. Une femme « adorable », selon ses termes [8].

 

 

[1] Libération, portrait du 14 janvier 2012, disponible ici : http://www.liberation.fr/societe/2012/01/14/remords-postbaron_788254

[2] Le Monde, interview du 4 novembre 1985, disponible ici : http://www.lemonde.fr/archives/article/1985/11/04/empain-enleve-et-retrouve_2753184_1819218.html

[3] Libération, op. cit.

[4] ibid.

[5] Le Monde, op. cit.

[6] Faites entrer l’accusé, France 2, émission du 10 avril 2005, disponible ici : https://www.dailymotion.com/video/x216wiy

[7] ibid.

[8] Le Parisien, article du 14 mai 2012, disponible ici : http://www.leparisien.fr/espace-premium/culture-loisirs/le-baron-empain-retrouve-son-ravisseur-14-05-2012-1998940.php

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