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La corde au cou

La corde au cou

Le célibataire endurci passe pour être, dans la tradition populaire, celui ou celle qui considère toute attache comme une contrainte insupportable. Le personnage central de Phantom Thread[1], Reynolds Woodcock, est un vieux garçon qui vit entouré de femmes. Il y a ses clientes – il est couturier –, ses employées, sa sœur qui l’assiste en tout, et enfin ses muses fétichisées qui se succèdent dans une série inexorable, congédiées dès qu’elles dérangent, notamment par leur demande d’engagement – habilement représentée par l’accroissement du poids de la présence de leurs corps –, la routine réglée de cet homme.

Ce que ce film démontre de manière exemplaire, c’est que le célibat de Woodcock n’en fait certainement pas un homme libre. De structure, nous dit Jacques-Alain Miller, « la liberté du sujet vide s’empâte de lourdes jouissances. Cet alourdissement, c’est le fantasme. […] C’est un boulet. Peut-être le sujet est-il hyper-light, mais il a un fil à la patte. Familièrement, et de façon figurée, dirait le Robert, c’est ainsi que l’on appelle le mariage »[2]. Plusieurs fils s’entrelacent d’ailleurs dans cette histoire, le couturier ayant pris pour usage, depuis l’enfance, de coudre secrètement dans les doublures de ses créations des petits mots qui matérialisent un fil invisible entre lui et ses robes, qui sont comme autant de fétiches.

Woodcock rencontre Alma, qui va tout faire pour s’excepter de la série des femmes afin que cet homme consente à se lier explicitement à elle. Reste alors un enjeu : doubler ce fil marital, ce « contrat légal qui lie des volontés », d’un fil fantôme, « contrat illégal de symptômes »[3], qui n’est dans ce cas pas sans une tonalité perverse.

Entre fil à la patte et corde au cou, le mariage, s’il est sous-tendu par un lien tissé au partenaire-symptôme, peut contribuer à délivrer[4] le sujet d’une part de sa jouissance solitaire.

[1] Phantom Thread, film de Paul Thomas Anderson, 2018, avec Daniel Day-Lewis et Vicky Krieps.

[2] Miller J.-A., « Une diatribe », La Cause freudienne, n° 37, octobre 1997, p. 135.

[3] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le partenaire-symptôme », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 19 novembre 1997, inédit.

[4] Ibid.

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