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La mariée mise à nu par ses célibataires, même

La mariée mise à nu par ses célibataires, même

La Mariée mise à nu par ses célibataires, même, est une des œuvres majeures de Marcel Duchamp (1887-1968), nommée aussi Le Grand Verre, dans ses croquis préparatoires. Commencée en 1912, laissée inachevée en 1923, cette œuvre est conçue, telle « une apothéose de la virginité, […] dernier état de la mariée mise à nu avant la jouissance qui la ferait déchoir (fera déchoir) »[1]. De n’être ni tableau, ni sculpture, ni vitrail, Judith Housez, biographe, la décrit comme « une cathédrale monumentale et transparente, faite d’une plaque de verre haute de deux mètres soixante-dix sur laquelle des formes en plomb sont incrustées, et qui est recouverte par endroits d’argenture ou de poussière figée dans un vernis »[2]. Marcel Duchamp est le premier artiste à s’intéresser au champ pulsionnel dans ce qu’il a d’irreprésentable. Il conçoit une énergétique du désir à la façon d’une machinerie dont la montée en puissance ne s’anime qu’à partir de fluides, de sécrétions et autres combustibles. De quoi s’agit-il ?

L’imposant panneau de verre renferme dans la transparence, un assemblage hétérogène, qui répond cependant aux lois de la perspective, d’une très grande précision. Le haut et le bas sont séparés par une ligne de plomb. La partie supérieure est l’espace dévolu à la mariée. La montée de son désir est alimentée par le carburant d’un néologisme : « l’automobiline »[3]. Trois nuages figurent « la voie lactée » ou « voile acté »[4] qui temporise le désir transi et languide de neuf célibataires, situés à l’étage inférieur. Le domaine des célibataires[5] met en évidence la complexité du montage pulsionnel, dans lequel Duchamp a reproduit, tout en les articulant, certaines œuvres d’art qu’il avait déjà réalisées : Broyeuse de chocolat (1914) avec ses pieds Louis XV, Glissière contenant un moulin à eau (en métaux voisins) (1915), l’œuvre Neuf Moules Mâlic (1913-14-15), Tubes Capillaires, 3 Stoppage-étalon (1914), Témoins oculistes. L’artiste s’est inspiré du mécanisme de combustion de la machine traversée par des gaz et des fluides, dans le passage d’un état à un autre : liquide explosif, éclaboussures, sculpture de gouttes, tension d’attente, onanisme, précipité des sécrétions séminales qui présentifient l’intumescence de la jouissance phallique. Marcel Duchamp écrit : « la Mariée, au lieu d’être seulement un glaçon asensuel, refuse chaudement (pas chastement) l’offre brusquée des célibataires »[6].

Ce circuit pulsionnel, qui s’inscrit dans un espace topologique, apparaît comme le « délire ordinaire » de l’artiste, confronté à l’énigme de la jouissance féminine. J. Housez rapporte que l’exécution laborieuse de cette œuvre, parce qu’elle se heurtait à la concrétisation du concept et à de multiples obstacles techniques, dura onze ans. Elle ne fut pas sans convoquer dans l’inconscient de l’artiste la question de sa propre position féminine : « Parfois, en dormant, il rêvait qu’on lui coupait les mains »[7]. L’œuvre fragile fut brisée en 1931 puis réparée en 1936, de telle façon que Marcel Duchamp choisit de laisser quelques craquelures apparentes, fêlures contingentes de l’impossible écriture du rapport sexuel. Les fissures du Grand Verre disent aussi en quoi une femme peut être un symptôme pour un homme, comme la femme interdite que fût l’épouse du peintre Francis Picabia pour Duchamp.

[1] Duchamp cité par Housez, in Housez J., Marcel Duchamp. Biographie, Paris, Grasset & Fasquelle, 2006, p. 250.

[2] Ibid., p. 249.

[3] Ibid., p. 252.

[4] Ibid., p. 252.

[5] Ibid., p. 253.

[6] Ibid., p. 254.

[7] Ibid., p. 166.

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