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Le mariage, liquide ?

Le mariage, liquide ?

Le mariage est une institution qui n’a cessé d’évoluer et de se complexifier en se centrant sur la question du couple plus que sur celle de la paternité. Les dernières mutations sont contemporaines d’un remaniement des fonctions maternelles et paternelles, qui ne correspondent à aucun « répartitoire sexuel ». Concernant l’amour, si « on n’aime vraiment qu’à partir d’une position féminine » qui assume son manque, une revendication masculine est à l’œuvre, avec un « ravalement de la vie amoureuse » pour tous séparant amour et désir. Les stéréotypes se trouvent déplacés et conduisent à une fluidité de l’amour selon l’expression du sociologue Zygmunt Bauman.

Cette rubrique viendra interpréter la question des nouvelles unions. Le panorama est large : mariage entre personnes de même sexe, ou après changement de sexe, trouple et polyamour, mariage à durée déterminée, mariage posthume, etc.

Dans une interview au journal Psychologies Magazine en octobre 2008, Jacques-Alain Miller nous dit : « Chacun est amené à inventer son “style de vie” à soi, et à assumer son mode de jouir et d’aimer. Les scénarios traditionnels tombent en lente désuétude. La pression sociale pour s’y conformer n’a pas disparu, mais elle baisse. »[1] Face à la multiplicité possible des unions et leurs ratages, certains sujets déboussolés peinent à trouver le partenaire avec qui construire une liaison solide. Écartant toute contingence, certains se tournent alors vers la science et ses avatars qui prétendent parer aux conséquences du non-rapport sexuel, celui qui ne s’écrit pas.

C’est sur ce constat que des émissions de télé-réalité en tout genre ont pu prendre consistance. La plus récente nous vient du Danemark et a exporté son concept dans une vingtaine de pays. L’un des experts de l’émission note en effet qu’ « il existe une loi psychologique qui dit que plus on a le choix, moins on est satisfait de son choix ». Symptôme de notre époque, « Mariés au premier regard » met ainsi en scène une série de célibataires soumis à une batterie de tests « scientifiques », afin de constituer des couples compatibles à 70 % selon les trois experts. L’un d’eux affirme que « les sentiments ne tombent pas que du ciel, ils dépendent aussi de ce que le cerveau en fait ». Après avoir coché un certain nombre de cases et réalisé quelques tests (photos de corps sans visages, T-shirts portés par le candidat, autres épreuves et questionnaires variés), les candidats découvrent grâce à un algorithme s’ils ont un partenaire compatible. La confiance en la science est portée à son comble, puisque les heureux élus acceptent de ne rencontrer leur conjoint qu’à la mairie au cours d’une vraie cérémonie de mariage. Sans doute, la croyance est-elle la plus forte puisque malgré les échecs des couples formés lors des deux premières saisons, une troisième est en préparation.

Si la dimension du regard n’intervient pas dans le choix du partenaire, sinon par experts interposés, le titre de l’émission vient dire combien le miroir est en jeu dans les considérations pseudo-scientifiques de l’amour et du mariage. En effet, comme nombre d’applications numériques, l’idée est de rencontrer le même sur la base d’une communauté de préférences, de modes de jouissance. Or, on le sait, Freud nous conduit plutôt sur la voie de la Liebesbedingung, la condition d’amour. Ce sont ces « divins détails », singuliers à chacun et que seul le discours analytique peut saisir car ils échappent à toute prise scientiste.

[1] Entretien consultable en ligne ici : http://nlscongress2018.com/wp-content/uploads/2018/04/JAM-interview-compl%C3%A8te.pdf

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