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Le partenaire toxique

Le partenaire toxique

À l’heure où les objets de consommation proposés à notre demande inextinguible de satisfaction se multiplient et visent à s’ajuster au mieux aux exigences fantasmatiques propres à chacun, se déduit logiquement une forme de relation à ces objets : l’addiction. L’extension du terme à la diversité de nos investissements, de nos engagements, de nos modes de jouissance – nous sommes potentiellement addicts à tout – démontre en quoi il est devenu coextensif du monde contemporain.

La drogue en constitue le paradigme, et dévoile le caractère solitaire de la jouissance, à quoi vient objecter l’amour, ainsi que les constructions sociales qui l’établissent, comme le mariage. Mais comment s’y logent aujourd’hui, ces jouissances consuméristes, autistiques en leur fond ?

Le succès de la drogue nous dit Lacan en 1975, est lié à ceci – et il précise qu’il n’y en a pas d’autre définition – : « c’est ce qui permet de rompre le mariage avec le petit-pipi »[1]. Le « petit-pipi » de Hans, c’est la jouissance du corps propre qui surgit, toujours étrangère, hétérogène. C’est à cela que garçons et filles sont « mariés » : au réel de la jouissance qui se manifeste et cause l’angoisse. Une affliction, note Lacan : tout ce qui permet d’échapper à ce mariage est bienvenu, d’où le succès de la drogue. Avec la drogue en effet, pas besoin d’en passer par l’Autre, par les arcanes du désir, le produit vous propose un court-circuit immédiat vers la jouissance.

Freud faisait remarquer, lorsqu’il interrogeait les conditions qui permettent la réalisation du désir sexuel, à quel point le rapport du buveur à son vin est différent : pas d’affres du désir, c’est toujours au même breuvage, qui lui offre la même satisfaction toxique, que s’attache le buveur[2]. Il y a, au cœur de l’addiction, l’itération inextinguible du même Un, note Jacques-Alain Miller[3], cela ne s’additionne pas ; c’est toujours le même verre que boit l’alcoolique, une fois de plus. En ce sens, l’addiction dénude la racine du symptôme, une jouissance qui n’en passe pas par les défilés du signifiant. L’époque contribue à dévoiler ce caractère autistique de la jouissance.

Néanmoins, à l’époque du règne de l’objet, et de la chute des idéaux, la consommation de drogues peut aussi constituer un moyen de se réaffilier à l’Autre, par le traitement du corps qu’elle emporte, sur les plans imaginaire ou réel[4]. La sculpture de l’image du corps par exemple, via la consommation de certains produits et l’usage intensif de l’exercice physique, peut avoir pour fonction d’attirer le regard, au prix parfois de la puissance sexuelle. Et si l’on étend l’usage addictif au-delà des psychotropes, aux objets les plus communs, à certains traitements du corps, on rencontre des communautés, ou des couples, qui se constituent à partir de certains traits de jouissance partagés.

Le toxique comme partenaire dans le couple peut donc occuper bien des fonctions : aménager la séparation, impossible par d’autres voies, qui rend l’union vivable ; permettre l’appariement ; le défaire ; s’en passer : les solutions, à chaque fois particulières, sont à décliner dans cette rubrique.

[1] Lacan J., « Séance de clôture des Journées des cartels de l’EFP », Lettres de l’École Freudienne de Paris, n° 18, avril 1976, p. 268

[2] Freud S., « Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse », La vie sexuelle, Paris, PUF, 1982, p 63-64

[3] Miller J.-A., « Lire un symptôme », Mental, n° 26, juin 2011, p. 58.

[4] Laurent É., « Les enjeux du congrès de 2008 », disponible sur le site du VIe congrès de l’AMP : amp2008.com

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