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Par-delà l’infidélité, l’illimité…

Par-delà l’infidélité, l’illimité…

C’est une jeune parisienne, trentenaire branchée, journaliste additionnant les heures de vol, mère d’un adorable petit garçon, épouse d’un talentueux chirurgien : la vie d’Adèle ressemble à la page de papier glacé d’un magazine de mode féminin. Mais si sa beauté froide tourne la tête de tous ceux qui la croisent, elle ne ressent pas grand-chose lorsqu’elle couche avec son patron dans la salle de rédaction ou suit dans une ruelle obscure l’inconnu entraperçu au vernissage d’une expo. Elle a beau courir, tenter d’épuiser ce corps, « tenir pendant une semaine », cela n’a de cesse de revenir : « Elle veut qu’on la saisisse, qu’on lui brise le crâne contre la vitre. Dès qu’elle ferme les yeux, elle entend les bruits, les soupirs, les hurlements, les coups. Un homme nu qui halète, une femme qui jouit. Elle voudrait n’être qu’un objet au milieu d’une horde, être dévorée, sucée, avalée toute entière. Qu’on lui pince les seins, qu’on lui morde le ventre. Elle veut être une poupée dans le jardin de l’ogre. »[1]

Alors, infidèle, Adèle ? En quête de celui qui offrirait à son être assoiffé le supplément d’âme qui la ferait exister enfin, donnerait corps au rapport sexuel qu’il n’y a pas ? Avide de trouver celui qui comblerait ce manque qu’elle a toujours connu, elle qui « n’aspire qu’à être voulue »[2] ? On pourrait ainsi attribuer au premier roman de Leïla Slimani, prix Goncourt en 2016 avec Chanson douce, le mérite de donner un aperçu sur ce qui se joue pour une femme lorsque ne se conjoignent pas chez sa ou son partenaire amour et désir sexuel : comme une version au féminin du « ravalement de la vie amoureuse » dont Freud faisait une des principales caractéristiques de la sexualité masculine, oscillant si fréquemment entre « La maman et la Putain », tant il apparaît compliqué de faire se rencontrer amour tendre et geste sexuel chez celle dont le corps possède aussi tous les attributs d’une mère – trop grande proximité de l’inceste qui explique sans doute bien des parcours d’infidèles aujourd’hui encore. On pourrait tout aussi bien voir dans Adèle une version ultra contemporaine de celle qui fait l’homme en alignant ses conquêtes, dans un décompte phallique à l’image de Don Juan, « fantasme féminin »[3] selon Lacan : « Mille e tre » chante le valet à la gloire de son maître, dans l’opéra de Mozart.

Pourtant, « Adèle ne tire ni gloire ni honte de ses conquêtes. Elle ne tient pas de livres de comptes, ne retient pas les noms et encore moins les situations »[4]. Au contraire, son mariage est son refuge, la carapace qu’elle s’est construite pour ne pas être tout à fait aspirée par ce qui la fait pourtant le plus vibrer : ses rencontres frénétiques avec les hommes. Le corps de son époux ne lui dit rien, et c’est précisément ce qui explique qu’elle l’aime, et le soulagement qu’elle ressentira, lorsque par hasard il découvrira quelle vie elle mène. Alors, enfermée dans la belle demeure de province dont il a rêvé pour leurs vieux jours, lui sera offerte la possibilité de « sortir de scène », de « n’être plus que ce qu’ils voient : une surface sans fond et sans revers. Un corps sans ombre »[5].

Ni addiction sexuelle, ni narcissisme ou masochisme soi-disant féminin, la double vie d’Adèle n’a rien à voir avec le désir de l’autre, mais tout avec son corps propre : soit ce qu’une femme peut vivre au-delà du domaine phallique, cette jouissance supplémentaire sur laquelle Leïla Slimani pose des mots rares, et qui ne cessera finalement pas d’entraîner son personnage sur d’obscurs rivages où malgré elle son corps atteint une certaine substance, enfin.

[1] Slimani L., Dans le jardin de l’ogre, Paris, Gallimard, 2014, p. 13-14.

[2] Ibid., p. 66.

[3] Lacan J., Le Séminaire, Livre X, L’angoisse (1962-1963), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 2004, p. 233.

[4] Slimani L., Dans le jardin de l’ogre, op. cit, p. 135-136.

[5] Ibid., p. 137.

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