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La chair qui dit toujours oui

La chair qui dit toujours oui

Le roman Ulysse de James Joyce se clôt sur le célèbre monologue de Molly Bloom où celle-ci se souvient de sa demande en mariage. À vrai dire, même si la tentation est forte d’en proposer une mise en scène théâtrale, il ne s’agit pas d’une adresse au spectateur du type to be or not to be. C’est un morceau de littérature composée d’un flux mélodique qui commence et s’achève par le mot « oui ». Les pensées d’une femme mariée s’y déroulent telle une bande de Möbius sans envers ni endroit.

Dans une lettre datée du mois d’août 1921, Joyce expliquait que ce dernier épisode, intitulé Pénélope, était le clou du livre. Sa première phrase contient deux mille cinq cents mots et l’épisode entier est composé de huit phrases sans ponctuation. Le texte se meut lentement, sûrement et également comme le globe terrestre, ses quatre points cardinaux étant les seins, les fesses, le ventre et le sexe féminins. Il n’est pas sans orientation.

Le contexte : à l’instar d’Ulysse de retour à Ithaque où l’attend son épouse, Leopold Bloom retrouve Molly dans la nuit du 16 au 17 août 1904. Il a passé la nuit à déambuler et se saouler en compagnie d’un jeune poète. Il s’allonge sur le lit et réfléchit au fait que sa femme l’a trompé. Il estime qu’en tant qu’homme, chacun se croit l’unique et que c’est une erreur.

Allongée tête-bêche à ses côtés, à quoi songe Molly ? Elle pourrait divorcer et refuse l’idée d’en épouser un autre. Elle est une bonne ménagère et une feignante qui ne s’occupe de rien. Elle aime le plaisir adultère et cherche à raviver le désir de son Leopold. Comme le rêve, elle ne connaît pas la contradiction ; diverses épithètes lui conviennent et aucun ne la définit. La logique du oui ou non, dont Lacan signale qu’elle pousse à la copulation du symbolique et de l’imaginaire, ne s’applique pas à elle [1]. Décrite par Joyce comme une « épouse parfaitement saine, complète, amorale, fertilisable, déloyale, engageante, astucieuse, bornée, prudente, indifférente »[2], Molly-Pénélope est une chair qui dit toujours oui :

 

« et j’ai pensé bon autant lui qu’un autre et puis j’ai demandé avec mes yeux qu’il me demande encore oui et puis il m’a demandé si je voulais oui de dire oui ma fleur de la montagne et d’abord je l’ai entouré de mes bras oui et je l’ai attiré tout contre moi comme ça il pouvait sentir tout mes seins mon odeur oui et son cœur battait comme un fou et oui j’ai dit oui je veux Oui. »[3]

 

 

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p.120-121.

[2] Lettre à Frank Budgen du 16 août 1921, cité dans James Joyce, Ulysse, traduction et édition sous la direction de Jacques Aubert, Paris, Gallimard, 2015, p.1290.

[3] James Joyce, Ulysse, op.cit, p.1204.

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