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Lady Macbeth dans « Scènes de mariage »

Lady Macbeth dans « Scènes de mariage »

Ce monologue [1] écrit et mis en scène par Michele de Vita Conti de La Fondation Teatro Piemonte Europa, est une lecture originale de la vie amoureuse de Lady Macbeth.

Dans l’œuvre de Shakespeare, le mariage entre Lady Macbeth et son époux fait exception comparé aux couples des autres œuvres. Les époux sont unis dans la passion et complices dans leur conquête de pouvoir.

Dans la pièce de l’auteur italien, Lady Macbeth, interprétée par Maria Alberta Navello, analyse l’histoire de son mariage depuis les limbes où elle se trouve.

Avec un verbe énergique et un discours tranchant, elle raconte, « Le mariage entre Macbeth et moi a commencé d’une manière parfaite : attraction physique, respect et admiration mutuels, points de vue communs, mêmes intentions. Sa vacillante détermination nourrie et renforcée, minute après minute par mon inébranlable certitude. Prête à tout, pour ne pas le laisser changer d’intention, afin que mon ambition immense devienne la sienne ».

L’oreille de spectateur entend dans ce monologue, tels des refrains, des tirades du texte de Shakespeare : « Mes mains ont la couleur des vôtres ; mais j’aurais honte d’avoir le cœur si blanc » (acte II scène II) et « Ce qui est fait est fait » (acte III scène II). Ces paroles résonnent comme les derniers sursauts du discours de Lady Macbeth avant qu’elle ne sombre. Le meurtre est le point de bascule à partir duquel une distance s’instaure entre elle et son mari jusqu’à ce que Shakespeare ne les montre plus ensemble sur scène.

Dans son article de 1916 « Quelques types de caractère dégagés par le travail psychanalytique », Freud interroge ce moment où les tendances s’inversent dans le couple et propose cette hypothèse : « Ainsi se réalise en elle ce qu’il avait redouté dans l’angoisse de sa conscience : elle devient le remord après l’acte, il devient le défi ; ils épuisent à eux deux les possibilités de réaction au crime, comme deux parties distinctes d’une seule et unique individualité psychique, copie peut-être d’un seul et unique modèle »[2].

Mais avant d’être rongée par le remords, Lady Macbeth éprouve un sentiment qui la coupe de son époux, le dégoût. Freud le relève « Mais au moment où elle est devenue reine par le meurtre de Duncan, s’annonce de façon fugitive, quelque chose comme une désillusion, comme un dégoût. Nous ne savons pas d’où cela vient. »[3] et il cite Lady Macbeth « On n’a plus rien, tout dépensé Quand le désir est assouvi sans satisfaire. Plus sûr est d’être ça que nous détruisons Que, de destruction, tirer la joie douteuse .» (acte III scène II). C’est le point que met en exergue Michele da Vita Conti. Sa Lady Macbeth nous dit « Ce qui détruit un mariage, lentement mais inéluctablement, c’est la déception, le mécontentement. Le héros devient lâche ». Son époux lui apparaît lâche, son objet ne brille plus, il est « blanc ». Le signifiant « blanc » métaphorise la lâcheté ; Macbeth y a recours aussi dans le texte shakespearien quand il reproche à un jeune soldat d’avoir le « foie blanc de lys » et lui ordonne d’aller le « farder d’un peu de rouge » (acte V scène III).

La mise en scène de Michele da Vita Conti nous montre que l’on peut lire l’effondrement de Lady Macbeth, non pas selon le chiffrage d’un conflit psychique, mais sur le versant du conflit pulsionnel. C’est sa jouissance qui est en jeu. L’indécision de son époux est nécessaire à Lady Macbeth pour maintenir son propre désir dans un circuit phallique. « Ton but, noble Glamis, te crie : “Fais cela pour m’atteindre.” Et cela, tu as plutôt peur de le faire que désir de ne pas le faire. Accours ici, que je verse mes esprits dans ton oreille, et que ma langue valeureuse chasse tout ce qui t’écarte du cercle d’or dont le destin et une puissance surnaturelle semblent avoir couronné. » (acte I scène V). L’acte a court-circuité ce lien entre les époux, Lady Macbeth s’est retrouvée seule face à sa jouissance sans limite.

 

 

[1] La pièce a été représentée au Théâtre de l’Épée de Bois à la Cartoucherie de Vincennes en avril 2018.

[2] Freud S., « Quelques types de caractère dégagés par le travail psychanalytique », L’inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1985, p.158.

[3] Ibid., p.150.

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