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Marions-nous… avec la norme !

Marions-nous… avec la norme  !

Même si le mariage apparaît aujourd’hui comme un repère où l’individualisme des sujets semble s’épancher, à travers la projection du lien dans une décision libre et mutuelle qui institue ce lien, la disjonction avec la sexualité demeure. La civilisation de loisirs et des individus libres semble, sur ce point, donner raison à ce que la psychanalyse connaît depuis toujours : que le désir déborde tout contrat, même un contrat établi à partir de ce désir. Une tension irréductible existe entre la volonté d’écrire ce qui réunit deux êtres, quel que soit leur sexe, et l’impossible accord avec un partenaire que le mot sexualité et désir nomment.

Pendant des siècles le mariage a été fondé sur la transmission du patrimoine : Les historiens [1] s’accordent à dire que le XXe siècle a vu la mutation fondamentale de pouvoir introduire l’amour dans le mariage, là où auparavant il était exclusivement voué à assurer la transmission des biens. L’ouvrage de Denis de Rougemont, L’Amour et l’Occident, référence de Lacan, a le mérite d’interroger à ce niveau sur que devient l’amour-passion, forme qu’il isole, une fois que celle-ci a fait son entrée dans le mariage ?

Cette introduction se redouble aujourd’hui de la particularité de la mise en suspens de toutes les certitudes : celles de la distinction entre féminin et masculin, celle de l’évidence de la naturalité biologique de la maternité et celle de la naturalité du lien social que les liens familiaux permettaient de laisser croire. Retournement supplémentaire qui crée ce qui peut apparaître, à première vue, comme un singulier paradoxe :  Le désir de normativation qui se déduit du désir de faire inscrire dans l’Autre social ce qui est issu de la rencontre de deux Uns singuliers surtout parce que rien ne les y contraint. On a évoqué ce désir de normativation lors des débats autour du PACS d’abord, du mariage homosexuel ensuite. Michel Foucault, sur ce point visionnaire, pouvait avertir au début des années 80, de retour de la Californie où les Gays and lesbian studies commençaient à se développer, du risque des couples homosexuels de chercher à reproduire le modèle hétéro. Il faisait ressortir que « coming-out » est aussi « ce qui émerge » en saisissant l’occasion pour lancer le défi de chercher à inventer des nouvelles formes d’union, plutôt que de « sortir du placard »… pour entrer dans celui de la norme hétéro ! Si cela aurait été possible, et s’il le reste encore, c’est une autre question.

À l’époque des amours liquides et du triomphe du circuit pulsionnel du Un, désormais accepté et légitimé par des formes institutionnelles variées, instituer le désir d’union entre deux parlêtres peut apparaître comme énigmatique : Qu’est-ce qui les y emmène alors que tout pousse, à notre époque, à jouir seul(es) ?

Si la reconnaissance par l’Autre de l’institution maritale du désir qui pousse à s’unir est légitime, une fois celle-ci instituée, ce qui apparaît comme véritablement singulier c’est justement ce qui ne se laisse pas absorber par l’institution même du mariage : Le désir et la sexualité qu’il comporte. Ce qui emmenait un brillant écrivain à écrire il y a quelques années : « La fin du modèle mariage/célibat, puis du schéma couple/solitude, va de pair, aujourd’hui, avec le dépassement de la distinction arbitraire masculin/féminin, du hiatus absurde hétéro/homo. L’individualité nouvelle n’est plus ethnique, géographique, sociale, culturelle : elle est sexuelle. »[2]

 

 

[1] Voir la monumentale Histoire de la vie privée, s/dir. Ariès P., Duby G., Paris, Seuil, 1999.

[2] Moix Y., « Loisirs totalitaires », Libération, 7 février 2001.

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