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« Tu m’as épousée pour écrire un roman d’amour ! »

« Tu m’as épousée pour écrire un roman d’amour ! »

Eva [1], le roman de Simon Libérati, accomplit le nouage de l’écriture et de l’amour, à partir de l’histoire – réelle – d’une petite fille, exhibée par sa mère photographe dès l’âge de huit ans. Cette enfance meurtrie va trouver, dans les rêves et l’écriture de l’auteur, sa dimension romanesque, prenant place dans la série des femmes inspiratrices de son œuvre, dont elle devient l’ultime avatar… jusqu’à la rencontre, improbable et foudroyante.

L’auteur entreprend alors, avec elle, de faire sortir la femme qui le fascine des limbes de cette enfance mortifiée, objet de son premier roman. Mais la passion qu’il éprouve pour la femme adulte reste associée à la petite fille, dont la présence en effigie fait écran à l’image excentrique et violente de l’épouse qui vient perturber sa vie : « Comment pouvais-je prévoir qu’une créature de fiction allait rentrer dans ma solitude, tel le chien barbet de la légende allemande, et tout défaire ? »[2]. L’auteur fait alors l’expérience, pour lui inédite, de l’intimité partagée avec un être étrange, fantasque, imprévisible : il sent renaître avec une douceur mêlée d’effroi le « vertige de l’aliénation à un autre »[3].

Mais ce consentement à l’égarement de l’amour entre en conflit avec la foi en la littérature à qui il a aussi « juré fidélité », il a peur de ne plus pouvoir écrire « parce que je donnerais trop à l’intimité »[4] et la seule issue à ce dilemme est de faire de son objet d’amour, Eva, un livre « EVA ». C’est-à-dire inverser le chemin qui l’avait conduit de la petite fille mythique à la femme réelle, pour installer Eva dans un nouveau personnage de fiction. Il en résulte une sorte de diplopie, de « biglerie »[5],  comme dit Lacan qui, dans un autre registre, invoque une face de l’Autre, la face Dieu, comme supportée par la jouissance féminine. Il y a bien ici une Autre de l’autre, sa « face Dieu », mais elle est assumée par l’écriture, c’est le lieu de la littérature. Et voilà donc Eva aspirée de nouveau par l’idole intérieure, les figures sublimes dont le romancier avait nourri ses rêves et son œuvre : la Béatrice de Dante, Jane Mansfield, en passant par Hedwige, Justine, Laure ou Sophie. Ce parcours enchanté ne le détourne pourtant pas du projet, dicté par son amour, de réparer la souillure infligée à l’enfant par sa mère. Mais ne reproduit-il pas, à sa façon, l’acte pervers de cette mère, se révélant ainsi captif, au nom d’un désir salvateur, des liens équivoques entre sublimation et perversion ? On sent affleurer dans le récit, les réticences, et la révolte d’Eva, contre ses deux « bourreaux », complices du roman noir de sa vie. Et pourtant, dit-il « C’est comme si EVA m’avait rapproché d’Eva », car cette dépossession de son être mis à l’encan, en avait fait une fiction aussi pour elle-même, cherchant éperdument auprès de cette poupée vivante, qu’elle aime habiller et dénuder, à s’affranchir « de cette distance ironique et infranchissable qui la sépare de son propre corps »[6]. De cette aliénation au regard de l’autre, dont elle reste prisonnière à jamais, elle saura, il est vrai, faire bon usage, en s’adonnant à la passion du cinéma et à l’élaboration d’un film.

La Gradiva de Jensen, commentée par Freud, met aussi en scène le couple du poète et de son idéal. Mais ici, la femme rêvée est aussi la femme réelle, elle n’est pas hallucinée. Le binaire classique de « l’autre femme », où se divise, selon Freud, le désir masculin, converge ici sur une femme, et le talent du poète permet de les faire consister ensemble : le fantasme a trouvé sa forme dans l’œuvre d’écriture. Est-ce pour autant un équilibre si facilement tenable ? Le désarroi de l’auteur soumis à la question « Votre femme se reconnaît-elle dans son portrait ? » en dit long sur la difficulté, qui n’ôte rien à la performance de l’artiste, à affronter l’épreuve, propre à tous, de faire couple avec son fantasme. Ici le voile du fantasme ne peut se déchirer, le lieu exact de la rencontre reste indécidable.

 

 

[1] Liberati S., Eva, Paris, Stock, 2015.

[2] Ibid., p. 71 & 132.

[3] Ibid., p. 94.

[4] Ibid., p. 142.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 71.

[6] Liberati S., Eva, op. cit., p.254

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