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Note sur le mariage selon Kierkegaard

Note sur le mariage selon Kierkegaard

Le livre de Kierkegaard, Ou bien… ou bienEnten-Eller, février 1843, signé du pseudonyme Victor Eremita – est un dialogue entre deux personnages, « A » : un esthète, ironiste romantique à l’existence légère, et « B » : un juge défendant une vie bourgeoise faite de stabilité et de mariage.

Chacun développe ses arguments mais aucune « synthèse » ou « médiation » n’en ressort. Le dialogue – socratique – est donc aporétique. Il s’agit – une fois de plus – d’une réponse à Hegel et à son émule danois Martense[1] : aucune « Aufhebung »[2] n’est possible pour répondre à la question du mariage.

Le livre s’ouvre sur une série d’aphorismes recueillis par l’esthète « B » sous le titre grec Διαψαλματα (Diapsalmata). Parmi ceux-ci, on trouve des oppositions qui excluent toute médiation dont celle-ci : « Marie-toi, tu le regretteras ; ne te marie pas, tu le regretteras aussi ; marie-toi ou ne te marie pas, tu les regretteras tous deux ; ou bien tu te maries, ou bien tu ne te maries pas, tu les regretteras tous deux. »

Les tentatives de médiation de ces contradictions sont ici « un malentendu ; car la véritable Éternité ne se trouve pas derrière le ou bien… ou bien, mais devant ». Le choix est donc antérieur à un choix. Il concerne « la véritable Éternité », c’est-à-dire le choix qui conditionne l’entrée dans la dimension subjective qui se pose à chacun.

S’il y a « consentement » des époux, il ne s’agit pas d’un consentement mutuel, mais du consentement de chacun à s’engager à croire en dépit du sens – credo quia absurdum – en faisant « le saut » au « stade religieux » de la vie. Il s’agit de consentir à « écorner » son être avec le sens toujours imparfait, équivoque, comportant du « non-sens » : « en dépit de l’Absurde », dit Kierkegaard.

Pour l’auteur de Ou bien… ou bien, le mariage représente ce choix fondamental, le plus haut degré de responsabilité du stade dit « éthique ».

Tout ceci n’est pas sans rappeler ce que Lacan énonce à propos du vel de l’aliénation[3] : le choix porte sur le fait de rejeter ou pas la « partie de non-sens » que constitue l’inconscient, élément subsistant de l’union des cercles de l’être et du sens. L’aliénation de l’être dans le sens comporte nécessairement une « séparation » d’avec l’être, c’est-à-dire une perte de jouissance, dont l’objet a est un témoignage.

L’objection à ce que Kierkegaard appelait le « Système » (hégélien), est bien connue : il y a de « l’individu », de « l’individuel », de « l’unique », de « l’isolé », du « singulier », de « l’exception » selon les différentes traductions du terme danois den Enkelte qui reste insoluble dans l’universel rationnel. L’histoire, comme « devenir » de l’expérience humaine, ne viendra jamais tout à fait à bout – au travers d’aucune Aufhebung de ce résidu répétitif et angoissant : « existence » pour Kierkegaard ; « restes symptomatiques », « réaction thérapeutique négative », « névrose de destinée » pour Freud ; « objet a », « réel » pour Lacan. Et d’ailleurs, Kierkegaard lui-même n’est-il pas autre chose que ce qui, comme l’objet a lacanien, « chute » de l’institution du mariage avec la rupture de ses fiançailles avec Regine Olsen le 11 octobre 1841 malgré l’amour absolu qu’il lui porta jusqu’à son dernier souffle comme l’indique son testament ?

 

 

[1] Hans Lassen Martensen (1808-1884) a été professeur de théologie et évêque danois.

[2] Le terme allemand d’Aufhebung, utilisé par Hegel a une signification contradictoire de ce qui à la fois disparaît et reste : « Aufheben a généralement dans Hegel et dans Kierkegaard (ophæve), le sens de lever (lever une punition), suspendre, abolir, supprimer – il signifie aussi garder, conserver, réserver – cf. Hegel, Logik, I, p. 110 » (note 1 de bas de page 1 du traducteur, in : Kierkegaard S., Post-scriptum aux Miettes philosophique, Paris, Gallimard, 1949, p. 191.)

[3] « Le vel de l’aliénation se définit d’un choix dont les propriétés dépendent de ceci, qu’il y a, dans la réunion, un élément qui comporte que, quel que soit le choix qui s’opère, il a pour conséquence, un ni l’un ni l’autre. » Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris Seuil, 1973, p. 191.

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