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Solitaire 3.0

Solitaire 3.0

David Levy, chercheur en Intelligence Artificielle, prédit dans son ouvrage Love and Sex with Robots [1], la célébration de mariages entre l’homme et la machine pour 2050. Le premier mariage aura lieu, selon lui, dans le Massachusetts, État considéré comme le plus progressif aux États-Unis. Symptôme du malaise de notre société de solos 3.0 ? L’angoisse commence à poindre du côté des savants, en effet, des juristes et des scientifiques s’inquiètent dans une lettre ouverte d’une « proposition de la Commission européenne visant à accorder une « personnalité juridique » aux robots »[2], rappelant qu’un robot n’est rien d’autre qu’une… machine.

La prédiction participe-t-elle des nouvelles formes d’usage du symbole du mariage ? Toujours est-il que le premier mariage a eu lieu en Chine, en 2017. Zheng Jiajia, 31 ans, crée tel Pygmalion, un robot humanoïde avec lequel il s’est marié [3]. La fausse cérémonie avec sa « fausse femme »[4] s’est déroulée selon la vraie tradition chinoise ; costume noir pour lui, foulard rouge sur la tête pour elle, famille et amis invités à la célébration. Poussé au mariage par sa famille, après une déception amoureuse, Zheng Jiajia s’engage dans une union unilatérale. L’article évoque la cause de la politique de l’enfant unique créant l’un des pires fossés entre les hommes et les femmes en Chine [5]. Zheng Jiajia, quant à lui, envisage sérieusement des mises à jour de son robot, Yingying, pour le faire marcher et l’assister dans les tâches ménagères ! Zheng Jiajia ne nous livre-t-il pas une nouvelle version du mythe de Pygmalion, inséré dans le discours dominant de la technoscience, réduisant le vivant à l’inanimé ?

Dans le mythe d’Ovide [6], Pygmalion, révolté contre le mariage à cause des Propétides, femmes jugées impies, se voue au célibat. Pygmalion sculpte alors une femme idéale « dans l’ivoire blanc comme la neige », il en tombe amoureux, la caresse, la serre dans ses bras et la couvre de baisers. La « vierge d’ivoire » se transforme en vierge de chair, Galatée, grâce à l’intervention divine de Vénus, qui scelle l’union. Inanimée ou vivante, Pygmalion hésite à se réjouir. Freud indique dans son essai, L’inquiétante étrangeté, que celle-ci « tient moins à l’indécidable entre l’objet inanimé ou animé qu’au point où le fantasme sera capable d’aller »[7].

Qu’un chercheur prédise le devenir de la relation entre les sexes sous la forme d’un règne de la jouissance de l’Un, avec un partenaire imaginaire, un partenaire en toc, n’est pas sans produire un certain vertige, et que cela angoisse les savants est plutôt bon signe ! Si Lacan nous indique, après Freud, que le sujet peut prendre pour partenaire les objets les plus variés, néanmoins la fausse femme fait obstacle, empêche Zheng Jiajia d’avoir « un rapport avec quelque chose qui serait notre répondant sexuel »[8]. Zheng Jiajia semble renoncer à la contingence de la rencontre, à l’altérité, à se confronter au féminin, en créant le partenaire imaginaire double de lui-même, dont il se fait le fidèle serviteur.

 

 

[1] Levy D., Love and Sex with Robots : The Evolution of Human-Robot Relationships, New-York, Harper Collins, 2007.

[2] Saviana A., « Statut juridique des robots en Europe : jusqu’où peuvent aller les droits des machines ? », Marianne, 1er mai 2018, disponible sur internet.

[3] Manilève V., « Un Chinois se marie avec un robot qu’il a construit lui-même », Slate, 5 avril 2017, disponible sur internet.

[4] Lacan J., « La Troisième », La Cause freudienne, no 79, octobre 2011, p. 32.

[5] Haas B., « Chinese man “marries” robot he built himself », The Guardian, 4 avril 2017, cité par V. Manilève, in « Un Chinois se marie avec un robot qu’il a construit lui-même », op. cit.

[6] Ovide, Métamorphoses, livre X, 243-297.

[7] Freud S., « L’inquiétante étrangeté », Essais de psychanalyse appliquée, Paris, Gallimard, 1971.

[8] Lacan J., « La Troisième », op. cit.

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