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Un vers dans la pomme

Un vers dans la pomme

La désunion n’apparaît pas nécessairement sous la forme du divorce.

Elle peut être par exemple la perception, le sentiment d’un différentiel entre l’amour passionnel qui Unissait tel être à tel autre, à l’écart d’une quelconque réciprocité, et ce qui s’est infiltré de fantasme et d’utopie lorsque celui-ci a cessé. À l’instar du héros proustien qui à la fin de son aveuglement solitaire et de l’engouffrement dans sa folle passion pouvait faire cette remarque radicale, voire paradigmatique, à propos de la femme rêvée qu’Odette avait été pour lui : « Dire […] que j’ai eu mon plus grand amour pour une femme […] qui n’était pas mon genre »[1]. Déflation !

Mais elle peut être aussi, bien avant ce réveil et tandis que l’amour-tourment est encore actif dans l’illusion de son combat, ce que ce vers de la poétesse Anna de Noailles signe de désunion, dans le cours même de l’alliance : « La paix qui m’envahit quand c’est vous qui souffrez »[2].

Car la désunion se marque là, comme le commente Mauriac, du : « défaut de conformité entre l’amour et l’objet de l’amour… », à quoi il ajoute : « Toute la misère de l’attachement aux créatures tient dans ce vers impérissable »[3].

De discorde et / ou d’amour, la pomme a son vers qui la ronge dans la langue exacte du poète. Difficile recouvrement du non rapport sexuel par des fictions harmonieuses.

Ce vers séparateur de la jouissance de chaque Un, témoigne de ce que les parlêtres ne connaissent pas l’Unisson.

 

 

 

[1] Proust M., Du côté de chez Swann, [1917], Paris, Gallimard/Folio, 1988.

[2] De Noailles A. « Seigneur pourquoi l’amour… », Les vivants et les morts, [1913], Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France, p.42-44.

[3] Mauriac F., « Anna de Noailles est morte », Œuvres complètes, XI, Paris, Fayard, 1950-1956, pp. 35-38

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