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Une fois, pas toute

Une fois, pas toute

Si, pour Lacan, le psychotique en « martyr de l’inconscient » donne de celui-ci un « témoignage ouvert »[1], constatons que ce signifiant fait retour quelques pages plus loin, pour qualifier l’affaire qui nous occupe : « La signification même du mariage est pour chacun de nous, une question qui reste ouverte »[2]. Des psychanalystes ont pu démontrer, non sans verve ni gaité, que rien chez Freud ni chez Lacan ne disait fondamentalement Non ! au mariage « pour tous »[3]. Cette prise de position dans le champ politique tirait les conséquences de ceci que le mariage vaut non comme réel, mais comme fiction, et qu’à ce titre chacun est convoqué à l’invention. Se marier n’est pas univoque : les parlêtres y logent leur petite musique. Mais au-delà de ce premier trait de singularité, n’y aurait-t-il pas ouverture élevée au carré ?

Demander quelqu’un en mariage, tout autant que répondre à une telle demande, convoque une part d’insu, ou plutôt s’appuie précisément sur un point aveugle et impartageable, et d’une certaine façon le traite, en acte. Si demande comme réponse peuvent se penser et se calculer, tant et plus, parfois jusqu’à l’extinction des feux, leur surgissement fait évènement – de corps, puisqu’il en faut bien Un pour les supporter.

Aujourd’hui comme hier, le discours commun ne veut rien savoir de cette part d’absolue solitude, et du manque irrémédiable sur laquelle elle se fonde. Les comédies romantiques ne s’y trompent pas : une demande taillée pour l’écran se fait en public. L’Autre, incarné et localisé, est appelé à la rescousse pour garantir, sinon la Joie éternelle, au moins la consistance de l’instant. Déclarer sa flamme devant témoin voile le régime de l’Un sur laquelle cet acte se fonde.

Demande et réponse, s’interprétant l’une l’autre, font évènement : le sujet s’en retrouve changé, il y a un avant et un après. Pour autant, la dette n’est pas réglée une fois pour toute. Quelque chose de la question va continuer à se glisser entre les mailles de la signification. C’est ce reste, au cœur même de la question, qui la fait ouverte : il ne cesse pas de ne pas s’écrire, elle ne cesse de se poser. Précisément là où le sujet a été amené à, pour un temps, trancher – dire ou taire, accepter ou refuser – « l’éternel retour du même »[4]  emporte avec lui le doux rêve d’une fois qui serait pour toutes. La question du mariage reste ouverte, aussi parce qu’elle est impossible à refermer. À ce titre, s’il y a de vieux amants, les mariés sont, au regard de la question, toujours jeunes.

 

 

 

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les psychoses, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil/Coll. Le Champ Freudien, 1981, p.149

[2] Ibid., p.152

[3] Lévy B.-H., Miller J.-A. & al., Du mariage et des psychanalystes, Paris, La Règle du Jeu/Navarin/Champ Freudien, 2013.

[4] Freud S., « Au-delà du principe de plaisir », [1920], Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 2015, p.68

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