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Marié(e) deux fois

Marié(e) deux fois

Dans les jeux que nous faisions, mes petits voisins et moi, nous avions l’habitude de prendre le gardien de l’immeuble comme victime. Un jour, un monsieur s’adressa à nous : « Ne dérangez pas Salvador, c’est un homme adulte et marié ». « Oui, répondis-je, et deux fois ! » Cette remarque aurait pu être anodine, si elle n’avait pas eu lieu dans l’Argentine des années soixante-dix, où le divorce n’était pas encore légal. À l’exception d’une période de dix mois entre 1954 et 1955, dissoudre un mariage était en effet interdit depuis l’époque coloniale. Il faudra attendre le 22 juin 1987, pour que le président Raul Alfonsin signe la mesure.

Mes propos ont donc un parfum de scandale. Le grand tabou a été effloré et le mot, prononcé par allusion. Car Salvador avait été marié une première fois et pour ne pas vivre dans le « concubinat » (la façon dont on nomme à l’époque les couples qui cohabitent sans être passés par l’État civil ni l’Église), s’était remarié en Uruguay, pays plus clément concernant ces sujets. Cette transgression dont on ne parle même pas m’interroge à l’époque, sans doute parce que j’étais moi-même, à mon insu, l’otage d’un autre secret : la sœur de ma mère part dans une autre ville pour se marier, et ma mère déprime.

Quelques années après, je me rends au théâtre avec mes parents pour assister à la représentation de Dona Flor et ses deux maris[1], de Jorge Amado. Dona Flor est mariée une première fois à Vadinho, vaurien, joueur et coureur. Après sept ans de mariage passionné, il meurt le soir du Carnaval. La veuve se console assez vite en épousant le Dr Teodoro, véritable antithèse du premier mari : il est travailleur et respectable. Mais la jouissance rencontrée auprès du premier lui fait défaut et Dona Flor ne tarde pas à la retrouver sous la forme d’un esprit. Dans l’exubérance de la ville de Bahia, ce roman humoristique est un pied de nez à la morale conventionnelle.

Ces histoires, celle de Dona Flor et celle de notre Salvador, m’ont longtemps fascinée parce qu’elles ouvrent une porte de sortie du conjugo, une issue lorsqu’on se trompe. Je n’ai accepté la première demande en mariage qui m’ait été faite que parce qu’on pouvait divorcer…

« Ce sont les hasards qui nous poussent à droite et à gauche, et dont nous faisons notre destin, car c’est nous qui le tressons comme tel. Nous en faisons notre destin parce que nous parlons […] Nous sommes parlés, et, à cause de ça, nous faisons, des hasards qui nous poussent, quelque chose de tramé »[2]. Dans la trame de mon existence, j’ai aussi rencontré mon Salvador (« sauveur » en espagnol) : « j’aimerais te donner mon nom », fut ma deuxième demande en mariage. Celui qui l’a prononcée était le petit fils d’un résistant, qui avait sauvé la vie d’un couple juif pendant la seconde Guerre Mondiale. Née dans une famille juive, je ne pouvais que me sentir protégée. « Tout amour ne se supporte-t-il pas d’un certain rapport entre deux savoirs inconscients ? »[3]

[1] Paru en 1966 et porté à la scène et au théâtre dans différentes langues.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 162.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 131.

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