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Nuit de noce

Nuit de noce

Reprenant une vieille tradition des sociétés villageoises en Suède, Stig Dagerman compose un poème satirique sur le récit de toute une journée de mariage. C’était une manière ancestrale de vanter les qualités des mariés, tout autant que la possibilité de cerner leur vérité de manière humoristique. Il précise quel choc fut pour lui l’invention du titre de son roman. « Cela m’a aidé à découvrir un élément de liberté […]. Ennuis de noce qui signifiait que la fête elle-même, avec toutes les possibilités de sensualité qu’elle décelait, devenait le personnage principal. »[1]

Ici il ne s’agit pas d’humour mais d’une ironie lucide sur un monde subjectif qui se délite. L’auteur se bat avec l’écriture pour rester en vie. Abandonné par sa mère, il a passé son enfance dans la famille de son père. C’est ce non-mariage qu’il tente de transposer en noce mythique et grotesque.

Cela se passe dans une ferme et son immédiat voisinage. L’on aurait bien du mal à cerner la réalité de la noce car elle n’apparaît que comme la continuité de la vie sociale sans que l’on en aperçoive les contours. Une table de banquet est à peine évoquée mais sans rassemblement bien net de convives. Ce ne sont plutôt que des épars qui se retrouvent à deux ou trois pour trouver un semblant d’humanité. Le burlesque y est grave autant que le sordide prend allure poétique.

On saute d’un espace dans l’autre, dans une recherche éperdue de compassion, on fuit d’une étreinte ébauchée à une conversation échevelée entre personnes avinées. Cette nuit de noces est aussi richement évoquée qu’un jardin des délices, mais l’accumulation de saynètes n’est que la succession de ratages bouffons ou désespérés. Ici l’amour n’est pas une suppléance au non rapport sexuel – c’est une faillite qui tente de se résoudre par la compassion et la pitié. Une jeune fille contrainte de se donner à un des vagabonds invoquera pour s’en justifier le besoin de pitié nécessaire à toutes relations humaines : « J’ai eu pitié de lui […] on a pitié, dit-elle, c’est tout ce qu’on peut avoir. » [2]

Se défendre contre le désir de l’Autre fait courir le risque de n’en pas sortir indemne, et c’est une noce qui n’épargne pas la vie.

Aucune ritualisation, aucune convention sociale ne permettent de faire tenir l’hétéroclite des souvenirs. Seul le roman tente de rassembler ces moments de destinée humaine. Ce n’est pourtant jamais obscène, c’est parfois drôle… on glisse, par exemple, insensiblement du peigne au râteau en passant par l’arête de hareng, mais l’ironie du désespoir n’est jamais loin, magnifiquement traversée de fulgurance poétique comme « la présence en bas d’un grèbe qui crie comme s’il savait tout de la vie. » [3]

« On fait avec ce qu’on a »… Ce dicton populaire est répété tout au long du texte comme une vaine solution universelle pour répondre à l’absence structurelle de rapport entre les sexes.

L’écriture est hachée, syncopée, d’une beauté musicale. La belle traduction qui respecte rythme, allitérations et jeux de mots, nous révèle l’ironie lucide de S. Dagerman. La rencontre de la parole et de la beauté est sa manière de nous faire accepter la mort partout présente. Les trouvailles d’écriture sont précieuses quand elles nous donnent à observer des modalités de se passer du nouage symbolique, quand la sexualité est branchée directement sur la pulsion de mort. Nulle métaphore, mais des pièces détachées qui tentent d’accrocher sentiment humain et charnel de l’expérience…

Aspiré par les ombres de la mort, chacun se débat pour se constituer une apparence et rester dans le lien social. La bacchanale dure toute la nuit et au petit matin tout le monde dort. « La mort dort dans la vie, la vie dort dans la mort. Mais la mariée ne dort pas. Et passe la nuit de noces. » [4]

[1] Cf. Dagerman S., « Comment j’ai écrit Ennuis de noce », in Ennuis de noce (1949), traduit par C. G. Bjurström et L. Albertini, Paris, Éditions Maurice Nadeau, 2006.

[2] Dagerman S., Ennuis de noce, op. cit., p. 297.

[3] Ibid., p. 300.

[4] Ibid., p. 321.

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