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Un lézard entre les seins…

Un lézard entre les seins…

La maison de Bernarda Alba[1] est un huis clos caniculaire exclusivement féminin. Son action se situe dans l’Espagne rurale du début du XXe siècle. C’est la dernière pièce écrite par Federico García Lorca, peu de temps avant qu’il ne soit arrêté et fusillé, en août 1936.

Aux côtés de Bernarda, soixante ans, on trouve ses cinq filles célibataires qu’elle tient recluses autour d’elle, sa vieille mère qu’on enferme pour étouffer la liberté de parole que lui confère sa folie et ses domestiques. Lorsque débute l’histoire, le glas sonne pour le défunt mari de Bernarda. Et la voilà qui entre en scène, veuve terrible qu’agite la haine de l’autre et la peur du scandale qui découlerait d’un soupçon (sic) de sensualité. Elle contrôle donc avec passion ce qui pourrait transpirer de sa maison.

 

« Bernarda – […] Comme il faut souffrir et lutter pour maintenir la décence et brider un peu les instincts !

La Poncia – Il faut dire que tes filles sont en âge de se marier […]

Bernarda – […] elles n’en ont pas besoin ! Elles peuvent parfaitement s’en passer. »[2]

 

Et Bernarda d’imposer huit ans de deuil et de contrition à sa maisonnée. Cette fois, c’est pour l’avenir de ces jeunes femmes en âge de convoler que sonne le glas.

« Bernarda – […] Pendant les huit ans que durera le deuil, l’air de la rue ne doit pas pénétrer dans cette maison. Dites-vous que j’ai muré les portes et les fenêtres. […]

Magdalena – […] Tout plutôt que de moisir jour après jour dans ce caveau.

Bernarda – C’est la condition, de la femme.

Magdalena – Maudites soient les femmes !

Bernarda – Ici, on fait ce que j’ordonne. »[3]

 

Mais la plus jeune, Adela, refuse son destin.

 

« Adela, pleurant de colère – Non, je ne m’y ferai pas. Je ne peux pas rester enfermée. […] Demain, je mettrai ma robe verte et j’irai me promener dans la rue ! Je veux sortir ! »[4]

 

Dans ses didascalies, Lorca a fait de la maison le prolongement du corps maternel qui enserre les jeunes filles et les retient dans une pesante confrontation. Ne rien donner à voir ou à entendre qui pourrait satisfaire la curiosité du voisinage, c’est la nécessité impérieuse qui guide Bernarda. C’est un sujet qui a son monde à l’œil et contrôle les pulsions des siens comme celles du pur-sang en rut qui piaffe à l’écurie et donne au spectateur la pleine mesure de ce qui se joue… Ainsi Bernarda a-t-elle écarté le prétendant de la bien nommée Martirio, sa fille de vingt-quatre ans, au motif qu’il n’était pas de son rang. Martirio, la languissante, semble s’être fait une raison.

 

« Martirio – Mieux vaut ne jamais voir d’hommes. Tout enfant, j’en avais déjà peur. Je les voyais dans la basse-cour atteler les bœufs et charger les sacs de blé, au milieu de jurons et de coups de pied, et j’ai toujours eu peur de grandir et de me trouver un jour serrée dans leurs bras. Dieu m’a faite chétive et laide et Il les a écartés définitivement de moi. »[5]

 

Pourtant, elle est la première à défaillir lorsque Bernarda accorde à Angustias le droit de se fiancer avec Pépé le Romano. Le désir mortifié se mue en haine fraternelle contre cette aînée, seule héritière, courtisée par un homme qu’on soupçonne d’en vouloir à sa fortune… Et contre la cadette, quand Pépé prend l’habitude de s’égarer sous les fenêtres d’Adela. Martirio épie avec fièvre le manège du jeune homme et les émois amoureux de ses sœurs, illustrant l’assertion de Lacan selon laquelle le sujet est heureux. Ne tire-t-elle pas sa jouissance obscure de la jalousie qui la ronge ?

 

C’est donc par les fenêtres entrouvertes sur un monde interdit qu’on fraie avec l’homme. Pépé paraît inconsistant, réduit à une silhouette qui se faufile à la nuit tombée. L’homme n’est qu’une rumeur qui trouble et excite ce petit monde clos. C’est le chant envoûtant des moissonneurs à la tâche, les récits de femmes qu’on enlève et qu’on viole, etc. Le gynécée ne vibre que des échos du monde qui font feindre tantôt l’étonnement, tantôt la répulsion. Objets de jouissance par excellence, entendre et voir se conjuguent ici selon toutes les modalités de la grammaire subjective.

 

García Lorca déploie ainsi plusieurs versions du désir féminin face au ravage maternel. Angustias, à qui échoie ce fiancé inespéré, n’est pas satisfaite. Elle confie :

 

« Angustias – Je devrais être heureuse et je ne le suis pas.

Bernarda – C’est pareil.

Angustias – Parfois, quand je le regarde longuement, son image se brouille à travers la grille, comme si elle se fondait dans les nuages de poussière que soulèvent les troupeaux. »[6]

 

Pour Amelia et Magdalena, chacune à sa façon, c’est la résignation.

 

« Amelia – Naître femme est le pire des châtiments.

Magdalena – Nous, rien ne nous appartient, pas même nos yeux. »[7]

 

Bientôt, la gouvernante remarque le trouble d’Adela : « La Poncia – Elle a sûrement quelque chose, cette fille. Je la trouve inquiète, fiévreuse, effarouchée, comme si elle avait un lézard entre les seins. »[8]

 

Mais il est trop tard pour changer le cours des choses. Celle qui réclame sa liberté, déjà, se plie sous le joug d’un autre.

 

« Adela – Je ne supporte plus l’horreur de ces murs après avoir goûté la saveur de sa bouche. Je serai sa chose… […] Et je me mettrai la couronne d’épines des femmes qui sont aimées par un homme marié. »[9]

 

L’union conjugale qui se prépare ne conjugue, précisément, ni l’amour, ni le désir. En substance, on n’épouse pas celui qu’on aime et on n’aime pas celui qu’on épouse. Ce préalable posé, la tragédie se déploie jusqu’à son inéluctable dénouement.

[1] Federico García Lorca, Noces de sang suivi de La maison de Bernarda Alba, Paris, Gallimard, 2006.

[2] Ibid., p.161.

[3] Ibid., p.154.

[4] Ibid., p.173.

[5] Ibid., p.165.

[6] Ibid., p.234.

[7] Ibid., p.199.

[8] Ibid., p.182.

[9] Ibid., p.254.

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