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Une sacrée solution

Une sacrée solution

Jouer sa partie divinement

 

Une jeune fille ravissante, vêtue d’une robe de mariée en satin blanc, ornée d’une couronne de fleurs blanches, le visage recouvert d’un voile léger s’avance vers le prêtre.[1] Radieuse, elle embrasse les invités, s’approche d’un couple : « C’est comme vous quand vous vous êtes mariés. »[2] Thérèse Martin entre à 15 ans au Carmel de Lisieux. Elle s’était confiée à son père : « Je suis amoureuse de Jésus, je vais l’épouser. »[3] Thérèse est fiancée mais elle ne veut pas attendre pour les noces, elle rencontre alors le Pape et insiste : « Oh ! Très Saint Père, si vous disiez oui, tout le monde voudrait bien!… »[4] Après son mariage, allongée dans son lit, Thérèse chuchote : « C’est le plus beau jour de ma vie… Je la donnerai ma vie pour toi… Je suis à toi pour toujours. »[5] Adolescente devenue l’épouse du fils de Dieu, elle a choisi Jésus comme partenaire. C’est avec lui qu’elle joue sa partie.

Une noce avec l’objet a.

 

« On a partie liée avec le partenaire dans  » une partie « . »[6] Le mot de partie, précise Jacques Alain Miller, implique celui de l’objet partiel, sur lequel Lacan a forgé son objet petit a. Dans un film épuré, Alain Cavalier met en scène avec des décors ascétiques et des gros plans ce « partenaire-petit a ». Incarné par des objets (ciseaux, tissu, espadrille), des matières organiques (fleurs, sang, salive) ou morceaux de corps (mains, pieds, ongle), le réalisateur donne un statut de semblant à ce reste réel. Le peu tend au rien. C’est sur ce rien que ce fonde la voie de Thérèse : « La vraie sagesse consiste à vouloir être ignorée et comptée pour rien. »[7] Elle écrit : « ce fut par la pratique de ces riens que je me préparai à devenir la fiancée de Jésus. »[8] La phase la plus profonde du désir est le rien[9] et comme le déplie Carole Dewambrechies-La Sagna, cet objet rien vient créer une distance entre le sujet et sa jouissance « une aération en quelque sorte »[10].

Donner sa main

 

Comme l‘indique Freud, le terme de sacré est à la fois vénération et abomination, allant jusqu’à l’interdiction de toucher[11]. « Donner sa main » au sens figuré signifie épouser. Dans ce film, les plans rapprochés sur les mains sont très nombreux, ce sont principalement celles de Thérèse et celle de son père. Le seul au moment où ces mains sont filmées dans le même cadre est celui où Thérèse annonce son désir d’entrer au Carmel. Alain Cavalier filme la scène : la main de la fille vient prendre celle du père. Thérèse lui confie « Tu es mon roi. Nous ne serons jamais séparés ». Deux ans après, elle prend le voile et revêt l’habit. Elle voile le rapport sexuel, trouvant une solution sacrée au renoncement des pulsions et à l’horreur de l’inceste.

[1] Cavalier A. Thérèse, édition Arte vidéo, 1986.

[2] Fernandez C., et Schapira C., Thérèse, découpage plan par plan, Arte France, 2005, p. 13.

[3] Fernandez C., et Schapira C., op.cit. p.4

[4] Sainte Thérèse de Lisieux, (1898) Histoire d’une âme, édition Emmanuel, 2015, p.182

[5] Fernandez C., et Schapira C., op.cit. p.15

[6] Miller J-A., « La théorie du partenaire », in Quarto n°77, juillet 202, p10.

[7] Sainte Thérèse de Lisieux, op.cit. p.204.

[8] ibid. p. 196.

[9] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Vie de Lacan », enseignement prononcé dans le cadre de l’Université populaire Jacques Lacan, cours du 10 février 2010, inédit.

[10] Dewambrechies-La Sagna C., « Lacan, le rien » in revue La Cause freudienne, n°79, éd.Navarin, 2011, p. 148.

[11] Freud S., (1939), L’ homme Moïse et la religion monothéiste, 1986, éd. Gallimard, Paris, p.221.

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