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La réunification des deux Corées

La réunification des deux Corées

Dans cette mosaïque de vingt saynètes au titre énigmatique, Joël Pommerat aborde l’architecture intime de couples [1]. D’emblée, donc, une opacité, mais c’est pour mieux toucher au réel, gardé par le furieux « désir d’être Un »[2] gros de son impuissance, dont Lacan nous parle à propos de l’amour. En effet, le projet de réunification des deux parties de « la Corée », lequel, comme l’actualité le pointe, se révèle décidément théâtral, trouve des échos prémonitoires dans ce spectacle monté en 2014 à l’Odéon.

Pommerat y explore le lien conjugal, et « dessine[r] des amplitudes différentes à ce lien : rapprochement, écart moyen, très grand écart, éloignement, mouvement, télescopage »[3].

Pour saisir les mouvements de ces couples, il crée un espace/temps propice à chaque assemblage et choisit l’angle du ravage plutôt que celui de la promesse.

Même si quelques échos de notre « gai, gai marions-nous » résonnent dans un fragment intitulé « Mariage », la cérémonie y tourne à la mascarade. Les invités attendent à la mairie, tandis que le jeune couple, paré de costumes de fête, se déchire, n’hésitant pas à faire surgir des confidences obscènes et autres secrets incestueux dans l’arène familiale.

Dans la saynète intitulée « divorce », une femme mariée explique à un interlocuteur invisible qu’elle veut divorcer de celui qui est son mari depuis vingt ans. Que lui reproche-t-elle ? Rien, sinon qu’il n’y a jamais eu d’amour entre eux. « Il m’a demandé en quoi devait consister cet amour. Et je lui ai répondu que je n’en savais rien puisqu’il n’est pas possible de décrire une chose qu’on ne connaît pas »[4]. Comme dans Scènes de la vie conjugale de Bergman, cette femme égarée se voit ravir par le mariage plus que son être : c’est son corps qui lui échappe peu à peu. « Mes sens […] commencent à me trahir. Par exemple, je peux dire que cette pièce est grande mais la sensation que j’en ai est abstraite en fait… »[5].

« La part de moi » met en scène un couple de femmes, consultant un psychothérapeute pour arriver à rompre. Mais la tentative est vaine. La chose est là, sans médiation : « tout ce que tu gardes en toi… de moi… Cette part de moi… en toi… que j’ai déposée là… Je veux que tu me la rendes avant… qu’on s’éloigne un jour l’une de l’autre… Si tu ne me la rends pas alors je ne te laisserai pas »[6]. Il n’y a pas de mot qui fasse limite à la jouissance et c’est dans le vif même du corps que l’objet impossible à partager doit être prélevé.

Enfin, le conjungo trouve sa forme peut-être la plus surprenante dans la saynète où un mari rend chaque jour visite à sa femme hospitalisée, car elle a perdu la mémoire. Il cherche à rompre l’exil de sa chère moitié, mais n’y parvient pas ; le texte de sa vie s’est définitivement évanoui. Or, c’est dans ce lieu, vidé de toute trace, que la rencontre entre eux advient et qu’un désir les jette l’un vers l’autre. La topologie du lien dessinée par Pommerat épouse ici les contours d’un espace/temps élastique. Passé et présent, bien que ou parce que disjoints, se subliment en instants fulgurants, dénudant la conjugalité dans ce qu’elle a de plus troublant.

 

 

 

[1] Pommerat J., La réunification des deux Corées, Arles, Actes sud-Papiers, 2013.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 12.

[3] Dossier d’accompagnement de la pièce. Odéon-Théâtre de l’Europe, 17 janvier-3 mars 2013.

[4] Pommerat J., La réunification des deux Corées, op. cit., p. 8-9.

[5] Bergman I, Scènes de la vie conjugale, 1973.

[6] Pommerat J., La réunification des deux Corées, op. cit., p. 12-13.

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