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Une mise en appétit

Une mise en appétit

Reynolds est un grand couturier qui habille l’aristocratie britannique [1]. C’est sa mère qui lui a appris la couture et, pense-t-il, « il lui doit tout ». Il porte sans cesse sur lui une photo d’elle, cachée dans la doublure de son vêtement. Encore presque adolescent, il a lui même cousu la robe qu’elle a portée pour son second mariage, faisant fi de la superstition populaire selon laquelle coudre une robe de mariée avant de l’être soi même empêcherait de convoler. Et il ne s’est jamais marié. C’est un séducteur et les femmes se consument pour lui tandis qu’il les fait sèchement renvoyer par sa sœur, non sans que la tristesse de la perte de sa mère ne vienne alors l’envahir.

Alma est serveuse dans un salon de thé d’une petite ville de campagne.

Leur rencontre procède d’un véritable coup de foudre. Elle noue les pulsions scopique et orale avec la position de mortification de Reynolds dans le domaine amoureux et une position sacrificielle chez Alma.

Dès cet instant, il ne la quitte pas des yeux. Il la dévore du regard, pourrait-on dire. Certes, mais il dévore aussi, au sens propre, le repas pantagruélique qu’il lui a commandé, alors qu’un moment avant, il refusait les viennoiseries trop grasses offertes par sa maîtresse avant de la congédier définitivement. La rencontre d’Alma lui redonne un appétit de vivre, index d’un désir sexuel qui renaît. Alma va être celle qui saura en jouer exactement comme il convient de le faire avec cet homme singulier.

Dans une première phase, elle va jouir de se prêter à son regard et à son désir de se rendre maître de chaque partie d’elle, comme s’il pouvait les modeler lui-même, par son art de la couture. Quand il s’éloignera d’elle, elle tentera de le ramener à elle en cuisinant un repas d’amoureux, qu’il refusera sèchement. Ainsi, les va-et-vient de la pulsion orale sont intimement liés aux va-et-vient de sa pulsion sexuelle et de la puissance de la pulsion de mort qui l’habite.

Alma va alors inventer un scénario satisfaisant ces divers modes de jouissance tout en vivifiant son partenaire. Dans un premier temps, par le truchement d’un certain repas qu’elle lui prépare, elle va causer une défaillance du corps de Reynolds. Sa présence aimante auprès de lui dans ce moment permet le transfert sur elle de l’amour de celui ci pour sa mère. Elle obtiendra ainsi ce qu’elle désire, être aimée de lui et qu’il la demande en mariage.

Mais un pas de plus sera nécessaire pour faire tenir le désir de cet homme pour elle. Dans ce second temps, interprétant le nouage singulier chez son partenaire des pulsions orale et sexuelle avec la pulsion de mort, elle se livre, en accord avec lui cette fois, à un jeu mortifère, dont on devine qu’il va se répéter. C’est un scénario fantasmatique en acte, sur le modèle de celui utilisé précédemment, où elle jouera à prendre le risque de sacrifier son amour pour lui et de le perdre, tout en le laissant seul maître du choix de la vie ou de la mort.

« […] l’amour vise l’être, à savoir ce qui, dans le langage, se dérobe le plus […] cet être est […] tout près du signifiant m’être, est peut être l’être au commandement, et qu’il y a là le plus étrange des leurres. »[2]

 

[1] Phantom Thread, film de Paul Thomas Anderson, 2018, avec Daniel Day-Lewis et Vicky Krieps.

[2] Lacan J., Le séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Encore, Paris, Seuil, 1975, p.40

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