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Épouser les contours d’un vide

Épouser les contours d’un vide

Le mariage reste souvent envisagé comme passage obligé, d’autant plus fantasmé qu’il semble se défaire de sa fonction sociale, sa non-concrétisation venant entretenir une blessure amère.  S’il est parfois crânement « esquivé », ou résolument refusé, le mariage reste souvent envisagé comme principe organisateur. De faire tenir deux êtres ensemble il préserverait de bien des errances…

Au regard de l’importance de la place de cette institution dans la perspective de vie de tout sujet, penchons-nous sur l’usage de ce signifiant dans le lexique de Lacan qui, tout au long de son enseignement, déplie les tortueux rapports des partenaires amoureux.

Dans « Télévision », intervention contemporaine du Séminaire XX, Lacan fait allusion au « lien conjugal »[1] pour le mettre en tension avec l’habitude, comme « bascule [de] ce théâtre de l’amour dans la conjugaison du verbe aimer avec tout ce qui s’ensuit de dévouement à l’économie, à la loi de la maison ». Lacan rattache cette habitude à la tradition, au bon sens qui tend à se prendre « pour le sens commun »[2]. Or, le savoir sur le non-rapport sexuel rend « comique » la croyance en celui-ci.

Donc, si d’un côté se trouve le sens commun et son corrélat de tradition, d’habitude, dans lequel s’inscrirait le lien conjugal – Lacan précisant que l’éthique n’a rien à voir dans cette histoire – ; y aurait-il de l’autre côté une « éthique de célibataire »[3]…, version cynique du non-dupe pessimiste ?

Non. Si Lacan nous laisse sur un bord concernant cette union, c’est qu’il vise à entamer son rapport à un « ordre établi » et à réorienter notre boussole. C’est une indication qu’il nous donne dès le Séminaire III lorsqu’il énonce que « la signification même du mariage est pour chacun de nous une question qui reste ouverte »[4].

Lacan fait ainsi « sortir du rang » ce signifiant du mariage, il l’extrait d’un usage galvaudé, pour inviter chacun à écrire un mariage plus singulier…

Il indique que l’éthique de la psychanalyse est relative au discours et vise un « Bien-dire », précisant que le discours analytique qui prend en compte l’objet a comme « pivot »[5] a une chance de « traduire […] l’amour » qui toujours se dérobe[6]. Heureuse nouvelle !

Cette éthique du « Bien-dire », ce « gay sçavoir »[7], vient faire un « pied de nez »[8] à la tristesse qui découle d’un n’en vouloir rien savoir sur le discord qui se loge au cœur de l’être. Le mariage, dans la logique du non-rapport sexuel, peut donc épouser les contours d’un vide… Aux antipodes du mariage « glu », il peut désigner l’engagement décidé de deux célibataires prêts à faire une fête de cet impossible lien. À chacun de sauter le pas !

[1] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 538.

[2] Ibid., p. 514.

[3] Ibid., p. 541.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les psychoses, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1981, p. 149.

[5] Lacan J., « Télévision », op. cit., p. 538.

[6] Ibid., p. 541.

[7] Ibid., p. 526 : « À l’opposé de la tristesse il y a le gay-sçavoir, lequel est, lui, une vertu […]  [qui] consiste  non pas comprendre, piquer dans le sens, mais le raser d’aussi près qu’il se peut sans qu’il fasse glu pour cette vertu, pour cela jouir du déchiffrage, ce qui implique que le gay sçavoir n’en fasse au terme que la chute, le retour au péché ».

[8] Ibid., p. 541.

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