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Le fruit du mariage

Le fruit du mariage

Dans une formidable interview que la revue La Cause du désir a récemment publiée, Lacan situe la fonction du mariage chez l’homme aux rats de la façon suivante : «  Si l’on suit littéralement jusque dans ses doutes le scénario institué par le symptôme à l’endroit de quatre personnes, on retrouve trait pour trait, transposées dans une vaste simagrée, sans que le sujet le soupçonne, les histoires qui ont abouti au mariage dont lui-même est le fruit »[1]

Rappelons qu’en allemand, le fait de se marier se dit Heirat. Ce mot assone avec eine Ratte, c’est-à-dire l’animal auquel le patient de Freud s’identifie et qui lui donne un nom de jouissance passé à la postérité, der Rattenmann.

Lorsqu’il rencontra Freud en octobre 1907, l’homme aux rats parla d’emblée de sa vie sexuelle, laquelle avait débuté à l’âge de quatre ou cinq ans par la découverte des parties génitales d’une première gouvernante qui l’avait laissé se glisser sous ses jupes. Il observa ensuite une deuxième gouvernante qui perçait des boutons qu’elle avait aux fesses. À six ans, il eut ses premières érections et surmonta ses scrupules pour en parler à sa mère. La culpabilité liée à son désir de voir le corps dénudé des femmes était déjà présente, comme s’il devait arriver quelque chose s’il y pensait et qu’il devait tout faire pour l’empêcher. Par exemple, il craignait que son père ne meure. Freud note que l’exemple est ici la chose même (das Beispiel ist die Sache selbst). Devenu adulte, ce vœu de mort visa la femme qu’il voulait épouser.

Par le biais d’une étonnante contingence, la pulsion scopique surgit plus tard par le biais d’un objet perdu. Alors qu’il faisait son service militaire, durant de grandes manœuvres en Galicie, il avait égaré son lorgnon et dut en commander un autre à son opticien à Vienne. La dame de la poste avança l’argent de cette commande, mais un officier se trompa en lui expliquant qu’il devait rembourser un certain lieutenant. Il apprit par la suite qu’autre lieutenant avait avancé l’argent. Pendant ces mêmes manœuvres, le même officier fit le récit d’une torture chinoise particulièrement cruelle où des rats étaient enfoncés dans le rectum des suppliciés. Malgré lui, il fut traversé par l’idée absurde que ce supplice serait infligé à son père, alors décédé, ainsi qu’à la dame de ses pensées. Aux prises avec l’invraisemblable serment de rembourser les deux lieutenants devant la dame de la poste, l’homme aux rats arriva dans un état d’affolement et d’épuisement chez Freud. Il craignait que le supplice aux rats soit infligé aux deux personnes qu’il aimait le plus : son père et la dame qu’il vénérait. Il ne parvenait plus à lutter contre les idées qui lui avaient fait perdre des années d’étude, telle celle de se trancher la gorge avec un rasoir.

Freud estimait que la cause occasionnelle ayant déclenché la névrose obsessionnelle de l’homme aux rats était un plan de famille. Sa mère avait prévu de lui faire épouser la fille d’une de ses riches cousines. Une fois qu’il aurait obtenu son doctorat de droit et que son cabinet serait installé, il pourrait se marier à la charmante demoiselle âgée de dix-sept ans. Par ce mariage avantageux et son installation en un lieu choisi à l’avance par un parent de la jeune fille, son avenir serait assuré. Tout était décidé : il n’avait qu’à dire oui au projet que sa mère avait fomenté pour lui. Toutefois, le problème était qu’il était tombé amoureux d’une autre demoiselle pauvre mais jolie. Autre complication : celle-ci avait décliné sa demande de mariage dix ans auparavant. Dès lors, quelle femme devait-il choisir : la demoiselle riche que sa mère lui avait désignée ou la demoiselle qu’il aimait ?

Depuis que la demoiselle pauvre mais jolie avait refusé de l’épouser, il oscillait entre des périodes où il croyait l’aimer passionnément et d’autres où elle lui était indifférente. Durant l’analyse, à chaque pas qui pouvait le rapprocher de la cause de son désir, une résistance se manifestait par le sentiment de ne pas l’aimer tant que cela finalement. Un jour qu’il l’avait vue malade et alitée, il eut d’ailleurs l’idée qu’elle resterait impotente et souffrante. L’homme aux rats considérait qu’il avait trouvé refuge dans la maladie pour éviter d’avoir à choisir entre la prétendante choisie par sa mère et l’objet de sa vénération.

En vérité, ce plan de famille reproduisait l’histoire de son père, lequel avait renoncé à un amour de jeunesse, une demoiselle pauvre mais jolie, pour épouser sa mère issue d’un milieu bourgeois fortuné. Le père avait tiré maints avantages de son mariage sur le plan financier et professionnel. Cette union n’était pas une union malheureuse. Et, plus d’une fois, l’homme aux rats avait entendu sa mère se moquer gentiment du renoncement que son mari avait fait pour l’épouser. Le père se récriait en expliquant qu’il était très heureux d’avoir fait un tel choix. Ce n’était, de la part de la mère, qu’une petite taquinerie, le genre de plaisanterie d’un vieux couple marié lié par une sincère affection.

Un autre élément du mythe familial concernait les ennuis que le père avait eu durant sa carrière militaire. Celui-ci avait dilapidé au jeu les fonds du régiment dont il avait la charge. Il fut sauvé du déshonneur par un ami qui lui avait prêté cette somme d’argent. Le père ne put jamais rembourser l’ami en question.

Lacan pointe que les impasses propres à la situation originelle de l’homme aux rats concernent une double dette[2]. D’une part, la castration du père au niveau du désir, c’est-à-dire le renoncement de celui-ci, sa lâcheté. D’autre part, la dette sociale qui se rapporte à la somme d’argent jamais remboursée. À suivre Lacan, ce qui est très remarquable, c’est le fait que les éléments de cette constellation familiale, sortant morceau par morceau de l’analyse, ne procèdent pas du retour du refoulé. Ce ne sont pas des révélations, mais des éléments entendus et toujours sus, dont l’écriture transposée et symptomatique se manifeste au moment où le projet d’une union maritale se précise.

Autrement dit, ce cas impérissable nous montre l’équivalence entre le mariage et le traumatisme de lalangue.

[1] Lacan J., «  Les clés pour la psychanalyse », La Cause du désir, n° 99, juin 2018, p. 48.

[2] J. Lacan, Le mythe individuel du névrosé, Seuil, 2007, p.30.

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