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Lev et Sofia Tolstoï, une guerre conjugale

Lev et Sofia Tolstoï, une guerre conjugale

L’atmosphère est tendue chez les Tolstoï. Nous sommes en 1891, et l’auteur d’Anna Karénine vient de publier La Sonate à Kreutzer[1], impitoyable réquisitoire contre la femme, la sexualité et l’institution bourgeoise du mariage de la fin du XIXe siècle. Ce récit féroce, où se brouille la frontière entre la fiction littéraire et la vie conjugale du couple Tolstoï, avait projeté son ombre sur sa femme Sofia. Les propos du grand écrivain russe avait profondément blessé la comtesse. Piquée au vif, celle-ci voulut répliquer. En guise de réponse, elle écrivit À qui la faute ? en 1892 : « Je voulais montrer la différence entre l’amour d’un homme et celui d’une femme. L’homme met au premier plan l’amour physique ; la femme idéalise et poétise l’amour, il y a d’abord la tendresse, l’éveil sexuel ne vient qu’après »[2] confia-t-elle dans son autobiographie.

Rappelons toutefois que, soumise à une interdiction de publication, La Sonate vit le jour grâce à Sofia qui intervint auprès d’Alexandre III pour défendre l’ouvrage de son mari. Il s’agissait du meilleur moyen, pensait-elle, de faire taire tous ceux qui voudraient n’y voir qu’un tableau de son propre couple. Ainsi, en fine diplomate, elle obtint du tsar en personne que la censure soit levée et le roman publié.

Narré à la première personne, La Sonate à Kreutzer est l’émouvante et rageuse confession d’un homme nommé Pozdnychev. Au cours d’un oppressant voyage en train, celui-ci raconte à un inconnu l’histoire de son mariage avec une femme qu’il va assassiner dans un élan de jalousie. Le mouvement rythmant sa vie conjugale, Pozdnychev le décrit ainsi : une période d’amour ­- une période de haine ; une période énergique d’amour – une longue période de haine, une manifestation plus faible d’amour – une courte période de haine. L’ambivalence amour-haine de Pozdnychev est au cœur de sa vie matrimoniale. Elle est aussi intense que son désir car Pozdnychev ne peut désirer sans haine celle qui en est la cause.

Que la haine n’exclue pas le désir, que le désir de destruction, la pulsion de mort se déploient aussi dans l’amour, voilà la vérité troublante que le personnage de Pozdnychev révèle à son interlocuteur.

À y regarder de près, plus encore que la condamnation moralisante du sexe, le refus du féminin, c’est cette remise en cause de l’amour comme « velle bonum alicui [3]» qui eut l’effet d’une bombe sur les lecteurs de l’époque. « L’amour s’obstine, tout le contraire du bien être de l’autre. C’est bien pourquoi j’ai appellé ça l’hainamoration »[4], énonce Lacan. Amour et haine ont donc partie liée. Pas l’un sans l’autre, et dans les deux sens.

La haine en amour fait toujours scandale. On voudrait penser qu’il s’agit là d’exceptions malheureuses. Mais n’est-ce pas Freud qui rappelait dans ses « Considérations sur la guerre et la mort » : « Notre entendement et notre sensibilité sont certes bien loin d’accoupler l’un à l’autre de cette manière amour et haine, mais la nature en travaillant avec ce couple d’opposés réussit à maintenir l’amour toujours en éveil et dans sa fraîcheur pour lui donner assurance contre la haine aux aguets derrière lui. On peut bien dire que nous devons les plus beaux épanouissements de notre vie amoureuse à la réaction contre l’impulsion hostile que nous ressentons en notre sein. »[5]

Quant aux époux Tolstoï, âmes ardentes et passionnées, ils connurent sur des modes différents les affres et les délices du sexe et de l’amour. Leur mariage tumultueux dura quarante-huit ans, jusqu’en 1910, année de la mort de l’écrivain. Il tint passionnément le coup, pour l’amour de la littérature et de l’écriture.

Chez personne mieux que chez Tolstoï ne peut se lire cette vérité première, à savoir que l’amour est « hainamoration »[6].

[1] Tolstoï L., La sonate à Kreutzer ; suivi de Sofia Tolstoï, À qui la faute ? et Romance sans paroles ; et Léon Tolstoï fils, Le prélude de Chopin, Éditions des Syrtes, 2010, p.62.

[2] Tolstoï S., Ma vie, Éditions des Syrtes, 2010, p. 747.

[3] Lacan J., Séminaire XXII, RSI, inédit, 1974-1975, séance du 15 avril 1975.

[4] Ibid.

[5] Freud S., « Considérations sur la guerre et la mort » Paris, Œuvres Complètes, Tome XIII, paris, PUF, 1988, p.154.

[6] Lacan J., op. cit., séance du 15 avril 1975.

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