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Mariages en Corée du Nord

Mariages en Corée du Nord

Si le mariage consacre parfois une séparation, fut-elle immédiate ou tardive, ou pour toujours sans retour, le territoire coréen en serait sa conjugaison géographique la plus parfaite. Lui, dont le Nord est aveugle sur les photos satellites nocturnes faute d’électricité qui éclairerait le pays, cousu avec le Sud sur le fil de sa zone démilitarisée et son 38e parallèle géométrique, le long duquel chacun s’y colle dos à dos fiévreusement. Un mariage parfait dans le style passionnel.

Des militaires que l’on compte en dizaines de milliers, fusil en main et viseurs ajustés, se regardent depuis soixante ans. Des noces très réussies dans un chaos imperceptiblement organisé et codé chaque seconde, que consacre l’absence d’une Corée Une et indivisible ; celle que prétend soutenir le Nord et la dynastie des Kim. Au Sud, sont fabriqués des téléphones et des voitures avec talent dans des entreprises que des étudiants rêvent de servir comme s’ils entraient en Église. Des tentatives régulières claironnent l’avènement d’une réunification manifestement lointaine, maintenue au prix d’une méfiance réciproque de vieux amants qui se tiennent trop bien la main pour la lâcher un jour. Il faut cette frontière pour que chacun porte son alliance.

Mais même chez les vieux amants, il en existe de plus ou moins conciliants. Le Nord est bon public pour les je t’aime moi non plus. Ainsi, le très vénéré Kim Jong-un fit affaire dernièrement avec le fougueux Trump. Quelques semaines avant seulement, ces deux-là débattaient follement pour savoir qui avait la plus longue dérive de missiles balistiques intercontinentaux. Pour l’occasion, une parodie de la couverture de Vogue mit en scène le jeune Kim en mariée dans une robe crème dessert embrassé par un Trump tout en étreinte. Le montage pistait que l’argent, le pouvoir, les intimidations croisées sont toujours en embuscade des noces territoriales. Ces noces, Kim Jong-un en connaît tous les codes.

Le troisième de ce nom-là ressemble comme une copie, dit-on, à son grand-père Kim Il-sung, lequel, étonnamment, fut élevé selon les standards méthodistes, comme Georges W. Bush, Hilary Clinton ou Margaret Thatcher. Premier des Kim, il s’était révélé durant l’occupation japonaise et ne fut pas marié avec la mère de son premier fils, Kim Jong-il, qui héritera du pouvoir dans le milieu des années 1990. À son tour, ce second ne s’est pas non plus marié avec la mère de l’actuel héritier Kim Jung-un, au pouvoir depuis 2011. Ainsi, si chacun des Kim fut par ailleurs marié, une femme a pu l’être au despote lorsqu’elle n’a pas donné son successeur. Les services secrets se sont longuement usés les dents sur ce paradoxe surprenant en apparence. On a formulé des conjectures, on a prêté qu’il s’agissait là d’une emprunte toute soviétique, supposant que le régime ne serait marié qu’à son peuple.

Pour chaque génération, les chancelleries du monde entier ont ainsi tenté de repérer la femme mariée pour en déduire l’héritier futur afin de le toucher en plein cœur, ou en pleine tête, c’était selon, au point d’oublier cette remarque de Lacan : « Flatter n’est pas digne d’un maître pour obtenir ce qu’il désire »[1]. Mais chaque Kim veut un descendant. Lacan souligne à propos de l’obtention que « si quelqu’un, pour obtenir une place, une fonction publique, un avantage social quelconque, se livrait à la moindre des extravagances que nous admettons quand il s’agit des relations entre un amant et celui qu’il aime, il se trouverait déshonoré »[2]. Ainsi, l’ascétisme nord-coréen a généralisé ce constat, pour l’appliquer à la lettre au-delà de tout ce qu’il est possible de connaître habituellement en matière politique.

De l’armature méthodiste initiale vers le divorce éternellement consommé qui marie le Nord avec le Sud de la Corée, jusqu’à l’assignation du descendant et du refus du mariage, pour finir sur l’organisation la plus efficace en matière de trafic de stupéfiants qui ne s’encombre pas des manières de gens bien élevés, il existe bien une ligne infranchissable dans les us et coutumes sur le 38e parallèle. Si Lacan a ce mot pour indexer ce que l’on peut juger de ce qu’est l’amour, « c’est […] la mesure de ce qui dépasse la cote d’alerte »[3], il existe bien un point limite au système qui se place toujours en deçà de ladite cote. Le rabot a un prix, celui de multiples assassinats, de multiples maladies – dont il est un secret de polichinelle qu’elles sont prises en charge pour la plupart à Paris, de multiples suicides, sauvés parfois in extremis par des médecins français dépêchés à Pyongyang.

Kim Jung-un, qui a vécu longtemps en Suisse, l’aurait-il compris ? Il a présenté sa femme, il s’est donc montré marié – sans que l’on sache si des enfants étaient nés toutefois. Il se donne donc à souffler le chaud et le froid, laissant peut-être l’avenir à de nouvelles surprises.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre viii, Le transfert, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2001, p. 76.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

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