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Un mari est tu es

Un mari est tu es

Marguerite Duras aimait les chroniques judiciaires. En 1952 elle s’est intéressée à un procès qui se déroulait à la cour d’assises de Versailles. Une femme avait sauvagement tué son mari en lui fracassant le crâne avec un marteau, puis elle l’avait découpé en morceaux. Après le crime, Amélie R. partait chaque jour avec une partie du corps de son mari bien cachée au fond de son sac de courses. Elle jetait un morceau par jour dans le train qui passait sous les viaducs du côté de Savigny-sur-Orge. Questionnée sur les raisons de son acte, Amélie R. dit: «S’il ne m’avait pas menacée avec ce marteau, je n’aurais jamais pensé à m’en servir »[1]. Un mari découpé en morceaux par son épouse ; il y avait de quoi réveiller la plume de Duras !

L’accusée est décrite par le chroniqueur judiciaire du Monde, Jean-Marc Théolleyre, comme une femme insignifiante, avec un « regard passif sous des paupières épaisses »[2], son étrangeté frappe. Débile? Folle ? Les adjectifs manquent pour la cerner. La « légère absence dans le regard »[3] est une caractéristique que Duras épinglera, des années plus tard, chez Christine V. la mère du petit Grégory. Duras sait parler de ce regard absent chez certaines femmes « absentes à elles-mêmes ». Christine V. et Amélie R. étaient, toutes les deux, prisonnières d’un mariage malheureux, c’est hypothèse durasienne.

Marguerite Duras, écrit un roman et une pièce de théâtre à partir de ce fait-divers : L’amante anglaise. Son choix sera de transposer le crime. Ce n’est plus le mari, l’assassiné mais une cousine muette qui habite avec le couple. Le silence entre l’homme et la femme est incarné grassement par une cousine sourde et encombrante. Duras met en scène un entretien (clinique) entre l’époux et  l’épouse. Ce qui l’intéresse c’est  trouver « la bonne question »[4].

Qu’est ce qui a fait que cet homme est tombé fou de cette femme au point d’être aveugle à toutes ses bizarreries ? Il était « un homme très seul avec elle »[5], sa femme « ne gardait rien. Elle fait penser à un endroit sans portes où le vent passe et emporte tout »[6]. Il la trompait, il l’aimait. Le seul bonheur de sa femme était de rester assise sur un banc dans le jardin entourée de sa plante préférée, « l’amante anglaise »[7] Elle ne voulait pas être dérangée par un baiser ou une parole. Elle voulait rester seule et se taire. Le dégoût en voyant manger son mari et sa cousine muette est un divin détail du récit. Un plat deviendra son obsession « la viande en sauce »[8], elle déteste les voir manger cet objet qui la regarde, elle vomit parfois « cette sale sauce de graisse »[9] elle ne comprend pas pourquoi. Elle deviendra la bouchère de cette viande dégoulinante de jouissance.

Le couple s’était rencontre à Cahors alors qu’elle avait été quittée par un homme. Son futur époux l’a choisie car elle avait été malheureuse avec « l’agent de Cahors » : « Je crois qu’elle voulait l’oublier » [10] dira-t-il à l’interrogateur. Et elle ? Elle avait aimé follement l’homme de Cahors, « je ne voyais que par lui […] un jour il a menti le ciel s’est écroulé »[11] Trois années après, elle a rencontrée son futur mari, il l’a amenée à Paris, elle s’est laissée faire. Un nœud tiendra jusqu’à ce que l’équilibre du mariage se voit troublé par un trop de viande en sauce. C’est ainsi. La seule manière qu’elle a trouvé de faire disparaître son mari a été de le découper en morceaux. « Ce crime a existé, personne l’a inventé. On peut choisir de l’ignorer ou de reconnaître. Au choix »[12] dira Duras en 1968.

[1] http://prdchroniques.blog.lemonde.fr/2008/03/24/duras-theolleyre-et-la-chronique-judiciaire/

[2] Ibid.

[3]Duras M., « Sublime forcément sublime. Christine V. », Cahier de l’Herne, 2014, p.69.

[4] Marguerite Duras, « Le théâtre de l’amante Anglaise », Œuvres Complètes, Tome II, Paris, Gallimard, 2011, p. 1078

[5] Ibid., p. 1047

[6] Ibid., p. 1049

[7] Ibid.,  p. 1071 « La menthe, elle écrivait ça comme amante, un amant, une amante » (précise son mari)

[8] Ibid., p. 1070

[9] Ibid.,  p. 1071

[10] Ibid., p. 1050

[11] Ibid., p. 1072

[12] Autour du « théâtre de l’Amante anglaise ». propos de Marguerite Duras recueillis à la création de la pièce. Op. cit., p. 1088

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