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Au pays du mariage

Au pays du mariage

En Inde, la passion pour l’institution maritale semble ne jamais vouloir faiblir. Près de dix millions d’unions y sont célébrées chaque année, et les familles qui en ont les moyens y consacrent des sommes folles, au point qu’une loi pour limiter les dépenses nuptiales a même été projetée [1].

Les mariages y restent toujours, pour la majorité d’entre eux, proprement sociaux [2], en l’occurrence arrangés. Mais l’introduction des nouvelles technologies a dans une certaine mesure rebattu les cartes. Dès la fin des années 90, de nombreux sites matrimoniaux voient le jour en réponse à l’éparpillement des communautés, la technologie venant en renfort des valeurs traditionnelles mises à mal. Ainsi le site Matrimony.com, basé sur des algorithmes qui tiennent compte des appartenances sociales, est composé de trois cent plateformes réservées aux différentes castes hindoues, ou aux chrétiens, musulmans, sikhs, mangliks (dont il paraît que l’horoscope n’augure « rien de bon pour un mariage »), ou encore aux militaires, divorcés, etc. « La segmentation est l’une des clés de notre succès », estime le fondateur Murugavel Janakiraman ; « il y a des critères prioritaires : langue, religion, caste, horoscope. Ensuite, les goûts sont négociables »[3]. Il estime qu’il participe ce faisant à la libération de la femme indienne, qui n’est plus obligée d’en passer par sa famille pour trouver un mari. Sauf qu’on apprend par ailleurs que, dans beaucoup de cas, ce sont encore les parents « qui créent le profil de leurs enfants et qui sélectionnent les candidats potentiels »[4].

Les sites matrimoniaux traditionalistes rejoignent, quant à cette idéologie de la segmentation, les sites de rencontre occidentaux, de plus en plus communautaires (en fonction du niveau de vie, des modes de jouir, de l’orientation politique…) depuis que le savoir-faire des agences matrimoniales – dont Jacques-Alain Miller constatait qu’elles étaient laissées aux mains de « mémères qui ont de l’expérience »[5] – a fait place à des méthodes plus rationnelles. L’évaluation est passée par là, décrétant que les couples de semblables ont plus de chances de connaître le bonheur conjugal et d’éviter le divorce.

En contrepoint, l’Inde est aussi le pays où la croissance de la célèbre application Tinder est la plus forte, surtout dans les grandes villes, et certains observateurs veulent croire que cela pourrait à terme produire de plus en plus de mariages inter-castes [6].

L’idée qu’il serait a priori possible de se prémunir des frictions maritales porte bien sûr à sourire, mais penser qu’à l’inverse le salut viendrait de la fin de la ségrégation ne peut qu’inévitablement nous ramener au même, car c’est croire à une complémentarité possible des partenaires, stabilisée dans l’institution du mariage. « Les nécessités du mariage s’avèrent pour nous, être un trait proprement social de notre conditionnement : elles laissent complètement ouvert le problème des insatisfactions qui en résultent, à savoir du conflit permanent où se trouve le sujet humain – pour cela seul qu’il est humain – avec les effets, les retentissements de cette loi du mariage. »[7]

 

 

[1]https://www.lemonde.fr/economie/article/2017/03/04/l-inde-veut-limiter-les-depenses-de-mariage_5089219_3234.html

[2] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre IX, « L’identification », leçon du 14 mars 1962, inédit.

[3] https://www.letemps.ch/monde/inde-secret-mariage-arrange

[4] https://www.inaglobal.fr/numerique/article/whatsapp-shaadi-tinder-les-apps-mobiles-epousent-le-style-de-vie-indien-9918

[5] Miller J.-A., « Une fantaisie », Mental, n° 15, février 2005, p. 24-25.

[6]http://www.lefigaro.fr/international/2014/12/23/01003-20141223ARTFIG00009-inde-l-application-de-rencontre-tinder-fait-vaciller-le-systeme-des-castes.php

[7] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre IX, « L’identification », op. cit.

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