Now Reading:

Le sceau de la poésie apposé sur le mariage

Le sceau de la poésie apposé sur le mariage

« Ainsi commença notre péché, ou notre mariage, et ni lui ni moi n’aurions pu penser en ce temps-là que nous resterions ensemble toute une vie », relate Nadejda Mandelstam dans ses Souvenirs lorsqu’elle évoque l’échange de leurs alliances de mariage avec le poète Ossip Mandelstam. Ils s’étaient rencontrés peu de temps auparavant à Kiev dans un célèbre cabaret artistique le 1er mai de la sanglante année 1919. « Cela se fit, tout simplement [ajoute-t-elle dans une interview télévisée en 1973]. Nous étions au début de la révolution sexuelle, nous n’avions rien à perdre ». Cette rencontre fut le point de départ d’un amour à vie qui emporta les deux jeunes gens. Ossip, le lendemain de leur union, euphorique, écrit le poème de leur mariage. Il retourne aux sources de la poésie lyrique occidentale et rend hommage aux poètes de Lesbos. Le cothurne aux tons vifs de Sapho et le front à la voussure virginale de Nadejda brillent alors que les cigales forgent la bague [1]. Mandelstam un an plus tard dans un autre poème attribuera à l’élue de son destin, sur le mode du « tu es ma femme » lacanien, la figure biblique de Léa : « Tu aimeras un Juif | tu te fondras en lui – Dieu te bénisse ». Nadejda consentira à la place de l’unique dans la vie du poète. « Je fus l’unique Juive de sa vie […]. La fille qui aimait un juif devrait renoncer à elle-même et se fondre en lui […]. De moi, il ne voulait qu’une chose : que je lui consacre ma vie, que je ne reste pas moi-même et que je devienne une partie de son être ».

Se fondre en lui, telle fut la signification que Nadejda donna à son mariage [2] avec Ossip. Cette signification fit la base de la position de jouissance qui perdura toute sa vie. Elle vécut avec lui pendant dix-neuf ans. Leur alliance fut la symbiose exceptionnelle de deux êtres plongés au cœur d’une époque cruelle [3]. Ils vécurent dans l’errance, privés de biens et de lieux stables, réduits bien des fois à l’état de mendiants affrontant maladies et persécutions du pouvoir soviétique. « Il l’aimait à un degré inimaginable, invraisemblable. Elle ne pouvait pas faire un pas sans lui, il ne lui permettait pas de travailler, il était d’une jalousie folle et lui demandait conseil pour chaque mot de sa poésie », disait d’eux leur amie Anna Akhmatova.

Mais ce fut aussi la même jouissance qui continua de porter encore Nadejda Mandelstam après la mort en 1938 d’Ossip dans un camp en Sibérie, et la préserva du suicide. Durant les quarante-deux années de son veuvage elle se posa en gardienne de sa poésie : « Il était un Orphée moderne. Envoyé aux Enfers, il n’en est pas revenu, tandis que sa veuve […] fuyait d’une cachette à l’autre, serrant dans ses bras la marmite dans laquelle se trouvaient, enroulés, ses poèmes qu’elle se récitait toutes les nuits pour le cas où ils seraient découverts par les furies armées d’un mandat de perquisition »[4]. Le lien conjugal se trouva renforcé par ce recours à la mémoire, « substitut de l’amour »[5] qui ravivait la sensation de la présence du poète. Veuve de son mari elle le fut surtout des poèmes de ce dernier « dont elle fit sa chair »[6] jusqu’à ce qu’elle accouchât d’un corps écrit : son livre de Souvenirs [7].

La poésie avait précédé la prose. La grande poésie de Mandelstam eut des effets stylistiques sur la prose de Nadejda. L’écrit que constituent ses Souvenirs fut en effet « le post-scriptum à cette version suprême du langage qu’est la poésie »[8], et qui plus est sans doute, à la meilleure poésie russe du XXe siècle.

 

[1] Mandelstam O., Œuvres Poétiques, Paris, Le Bruit du temps/La Dogana, 2018, p. 186-187.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les Psychoses, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1981, p. 152 : « la signification même du mariage est pour chacun de nous une question qui reste ouverte ».

[3] Dutli R., Mandelstam, Mon temps, mon fauve, Une biographie, Paris, Le Bruit du temps/La Dogana, 2012.

[4] Cf. Brodsky J., cité dans Dutli R., Mandelstam, Mon temps, mon fauve, Une biographie, op.cit, p. 580.

[5] Cf. Brodsky J., « Prologue », in : Mandelstam N., Souvenirs, Paris, Gallimard, Tel, 2012.

[6] Ibid.

[7] Mandelstam N., Contre tout espoir, Souvenirs, Paris, Gallimard, Tel, 2012.

[8] Cf. Brodsky J., « Prologue », in : Mandelstam N., Souvenirs, Paris, Gallimard, Tel, 2012.

Imprimer cet article
Partager cet article
Veuillez saisir vos mots-clés et tapez sur "Entrée"