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Mariages de cinéma. Entretien avec Sophie Avon

Mariages de cinéma. Entretien avec Sophie Avon

Philippe Benichou : J’aimerais te demander comment le mariage a été traité par le cinéma, et s’il y a un nouveau traitement de la question aujourd’hui.

Sophie Avon : Ce qui me frappe tout d’abord, c’est comment dans l’Amérique des années 40-50, la question a été traitée à travers ces comédies que Stanley Cavell avait nommées les « comédies de remariage »[1]. Ce sont des comédies qui ne mettent pas en scène des jeunes gens, mais des couples matures, comme dans L’impossible monsieur bébé, Philadelphia story. Ici le meilleur moyen de se libérer et de se tromper sans rompre les liens du mariage, puritanisme oblige, c’est de se remettre ensemble. C’est comme si le cinéma trouvait le moyen pour les couples de s’accorder une petite infidélité sans se tromper vraiment. C’est assez facétieux. Il y a une rupture nette avec Sexe, mensonges et vidéo de Steven Soderbergh pour lequel le jeune cinéaste de 26 ans remporte la Palme d’or à Cannes, en 1989. Ici, le mariage est un naufrage clairement assumé, le mari trompant sa femme avec sa belle-sœur, et Andy Mc Dowell, cette magnifique épouse délaissée qui s’ennuie, va sortir de son mariage grâce à un homme qui est impuissant. Elle tombe amoureuse de lui, il l’initie à la jouissance, alors qu’elle est une femme prude. Le mariage n’est plus désexualisé comme auparavant. On bascule dans un cinéma plus réaliste où le mariage est moins un sujet de comédie que d’introspection.
En Europe, le premier film qui montre la vie à deux et que j’adore, c’est Antoine et Antoinette de Jacques Becker. Il parle du couple et le film repose sur cette relation. Je pense aussi à Peau d’Ane, qui mêle l’inceste et le conte. Demy se délecte à raconter cette histoire d’un père qui veut épouser sa fille. C’est le versant monstrueux du mariage. Dans les années 80, il faut faire une place au Beau mariage de Rohmer et je note que cela concerne le cinéma français surtout, le cinéma anglais étant plus social et le cinéma italien le traite peu.

P. B. : À part Divorce à l’italienne. !

S. A. : Les français qui adorent le mariage, l’amour, le sexe, les tromperies, le marivaudage, l’ont énormément traité. Dans le film de Rohmer, la fille répète à l’envi « Je veux me marier » ; le mariage est envisagé comme un pur fantasme. Le mariage pour le mariage, pour être libre. C’est le mot même qui est l’enjeu. Le personnage d’Arielle Dombasle, elle, a fait un mariage d’amour alors que Beatrice Romand décide d’épouser un homme même si elle ne l’aime pas. Elle jette son dévolu sur son futur époux sans que l’amour soit une motivation. Rohmer s’intéresse ici au mariage en tant que ressort de fiction pour une vie. Le mariage est un rêve, le plus beau jour pour la mariée, l’occasion d’avoir le premier rôle et surtout le moyen pour l’héroïne de pouvoir vivre sa vie. Le film montre très bien ça.
Plus récemment, je pense à Gaspard va au mariage, réalisé par Antony Cordier. Un garçon rencontre par hasard une fille, on sait qu’ils vont s’aimer, alors qu’il va au mariage de son père qui se remarie. C’est en vivant ce mariage qu’il trouve le désir de se marier. C’est sous l’angle de la comédie du hasard. Tous ces films sont des repères sur la façon dont le cinéma traite du mariage.

P. B. : L’abord comique du mariage est plus classique. Quels seraient les films avec un abord plus grave ? Je pense à Cinq fois deux de François Ozon qui part du divorce pour remonter sur les moments importants de l’histoire du mariage et de son délitement.

S. A. : C’est juste. Je pense à un très beau film de Joachim Lafosse, L’Economie du couple. Le mariage – ou plutôt le divorce – est envisagé tout à coup à travers les enjeux d’argent. C’est rare de parler ainsi du couple. Ce ne sont plus les enjeux d’amour et de sexualité, comme dans Cinq fois deux. Tous les couples qui divorcent connaissent cela. Un film plus ancien et moins intéressant mais qui a une certaine justesse, c’est Quatre mariages et un enterrement de Mike Newell. Si l’amour c’est du manque, comment réussir un mariage qui est marqué par le trop plein. Le film fait du mariage un manque par le recours fictionnel à son report, comme s’’il fallait nourrir l’union par le manque, en en reportant toujours l’échéance, je trouve cela intéressant. Ici il s’agit de faire du mariage comme lien institutionnel, le lieu du désir. Le cinéma cherche alors à réenchanter le mariage, qui par ailleurs, peut-être d’un ennui mortel…

P. B. : Et sur le traitement de la béance que le mariage ne comble pas entre les partenaires ? Il y a un film qui révèle cette béance quand le lien se défait, c’est Blue Jasmine de Woody Allen.

S. A. : Ce qui est flagrant, c’est que pour le cinéma, le mariage est une valeur sûre ! Il conjugue l’institution, le rêve, le cérémonial, la société, l’amour et aussi l’imprévu qui peut venir toucher à la solennité du moment. C’est une sorte de bobine merveilleuse et précieuse pour la fiction, alors même que l’institution du mariage est marquée aujourd’hui par sa fragilité dans le temps. Il permet de raconter de multiples histoires. On utilise le mariage pour jouer sur les relations, ou pour lui rendre une dimension d’aventure, comme dans Happy few d’Antony Cordier. Il y a aussi le mariage désiré en tant que soi, un peu comme chez Rohmer, je pense au récent The Wedding Plan de Rama Burshtein où une femme dont le futur mari s’est défaussé, cherche un candidat pour maintenir ses noces ! En conclusion, le mariage est un formidable tremplin de fiction, de comédie comme de tragédie.

 

 

[1]  Sophie Avon est écrivaine et journaliste à Sud-Ouest.

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