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My dear Lappin

My dear Lappin

On a beaucoup glosé sur le couple des Woolf, Virginia et Leonard, en particulier le rôle et les attitudes de Leonard comme éditeur et écrivain vis-à-vis de la carrière littéraire de Virginia et comme mari soucieux d’assurer à sa femme un mode de vie supposé restreindre toute source d’anxiété et d’excitation, comme les rencontres féminines et masculines… et pas d’enfants ! Virginia écrit dans son journal en 1938 : « Je n’ai pas de périphérie ; que mon centre inviolable : autrement dit, Leonard »[1].  Mais la même année, elle écrit à sa sœur Vanessa : « C’est le pire échec qui soit le mariage […] – nous réduit à une lamentable servitude. Impossible de l’empêcher. J’ai l’intention d’écrire une comédie sur ce sujet »[2]. C’est ainsi que Virginia annonce son écriture d’une nouvelle très insolite, publiée en 1939, qui met en scène un mariage permettant à l’épouse de se ménager un abri éphémère contre la folie. Il s’agit de « Lappin et Lapiova »[3].

Rosalind vient de se marier avec un homme affublé d’un prénom très chic, Ernest, qui consonne avec « earnest », sérieux. Virginia Woolf renouvelle ironiquement ici le calambour éponyme de la pièce d’Oscar Wilde, The Importance of Being Earnest. Mais pour Rosalind, pas d’équivoque signifiante. Tel nom, tel homme, au physique et au moral. Heureusement, Ernest n’a pas l’air d’un Ernest ; mais alors à quoi ressemble-t-il ? A-t-il un corps ? Comment apprivoiser la jouissance de ce corps ?

La vie conjugale s’organise bientôt comme un conte de fée, à partir d’une fiction construite par Rosalind au lendemain du mariage, autour du nom et du nez d’Ernest : « Quand il mordait dans un toast il faisait penser à un lapin […]. Son nez remuait très légèrement quand il mangeait. Comme celui de son cher lapin apprivoisé. Elle ne pouvait s’empêcher de fixer ce nez qui remuait […]. Lappin, Lappin, Roi Lappin (sic), répétait-elle. Ce nom semblait lui aller comme un gant ; il n’était pas Ernest, mais le Roi Lappin. Pour quelle raison ? Elle l’ignorait »[4].

Le royaume du roi Lappin est ainsi disjoint du contexte insupportable de la sexualité, de la génération, de la société par une nomination insoluble dans la langue anglaise : Lappin, avec deux « p », une traduction française anglicisée du mot anglais rabbit (avec deux « b »). « Rabbit » fonctionne dans la nouvelle, par antithèse, comme le signifiant de la copulation et de la prolifération du vivant.

Au féminin Lappin s’allonge de deux syllabes : Lapinova, c’est l’unique hase blanche d’un royaume de lapins gouvernés par le roi Lappin. C’est donc sa propre exception que Rosalind nomme dans ce bricolage, tentant de se loger ainsi, grâce au mariage, dans la communauté humaine sans s’y aliéner.

Le conte de fée bascule lors des noces d’or des beaux-parents dans un catastrophique instant de voir. Car tout est opulence chez eux et s’exhibe comme tel, tout est d’or. Les yeux proéminents de Rosalind se glacent au contact de cet or. La langue de Virginia se solidifie autour du signifiant « gold », prise en masse dans une débauche de choses qui font signes et paraissent, aux yeux de Rosalind, plus vraies, plus authentiques que sa propre existence. Vêtue de sa robe blanche de mariée, pétrifiée, Rosalind aperçoit soudain Ernest, raide comme un piquet parmi les siens – convives à table et portraits des ancêtres au mur – tous pareillement pourvus du même nez, chasseurs braillards et massacreurs de lapins.

Entre satire et comédie, entre espoir et cauchemar, cette nouvelle étrange prend ainsi son départ d’une trouvaille de Rosalind qui noue la jouissance du couple localisée imaginairement sur le frémissement nasal d’Ernest à une nomination translinguistique en forme de petit nom : une chimère emportée comme fétu par le déferlement d’une jouissance sans bord.

 

[1] Woolf V., Diary, tome 5, 30 oct 1938, p. 183 : « I have no circumference ; only my inviolable centre. »

[2] Woolf V., Letters., tome 4, p. 294.

[3] Woolf V., « Lappin et Lapinova », Rêves de femmes. Six nouvelles, Paris, Gallimard, Folio classique, 2018.

[4] Woolf V., op. cit., p. 73-74.

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