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Virginia & Leonard Woolf

Virginia & Leonard Woolf

« Chère Maîtresse, 

Nous soussignés – trois Singes et un Wombat – souhaitons vous faire part de la douleur en même temps que de la joie qui furent les nôtres en apprenant que vous aviez l’intention de convoler. Nous avons ouï dire que vous aviez découvert un Singe Rouge d’une espèce inconnue jusqu’ici, bien supérieur à tous les autres singes, puisque non seulement il est doué de parole mais peut aussi prétendre vous épouser : ce qui, à nous, nous est interdit… »[1]

Bloomsbury, Londres, le 6 février 1907. Vanessa Stephen va se marier et Virginia, sa sœur, la félicite.

Asheham, Sussex, le 1er mai 1912 : Virginia répond à la demande en mariage de Leonard Woolf : « Les avantages les plus flagrants du mariage sont en fait pour moi autant de handicaps. Je me dis : de toute façon, tu seras très heureuse avec lui ; ce sera pour toi un compagnon, il te donnera des enfants, une vie bien remplie…et puis tout à coup je me dis, Seigneur, tu ne vas quand même pas considérer le mariage comme une profession. […]Est-ce le côté sexuel de notre union qui s’interpose entre nous ? »[2]

Virginia Woolf ne peut tempérer ce trop de sens du sexuel qui put lui faire dire Joyce « indécent ». Comme l’écrit Jacques Aubert, « sans doute s’intéresse-t-il trop au  » sens-un », à la question du rapport sexuel, à ne pas poser. »[3]

Le 22 octobre 1915, elle évoque ainsi les liens du mariage, en écrivant à son dévoué Lytton Strachey. Sydney Waterlow, fraîchement remarié, vient de louer Asheham House :

« Voilà maintenant que la malheureuse créature […] se propose d’habiter Richmond juste à côté de chez nous, de copuler là jour et nuit et de produire six petits Waterlow. Cette maison m’a longtemps paru empester le sperme séché ».[4]

Virginia Woolf est-elle hors castration, en se dénudant ici, crue, brute, sans le secours du discours établi ? Le signifiant phallique, ici petit rien inquiétant, en rien signifiant du désir, concourt à sa glissade et à un infernal mariage avec … l’écriture. Virginia doit fixer l’éternel en l’instant ; pas de nœud ici, pas de permis de se conduire délivré par le complexe de castration.

Sûrement Virginia ne put-elle « répondre sans de graves aléas aux besoins de son partenaire dans la relation sexuelle »[5], mais son lien avec lui, toutefois, put l’ancrer longtemps dans l’existence. Elle en témoigne avant son suicide.

« Mon chéri

[…]Tu m’as donné le plus grand bonheur possible. Tu as été pour moi ce que personne d’autre n’aurait pu être. Je ne crois pas que deux êtres eussent pu être plus heureux que nous jusqu’à l’arrivée de cette affreuse maladie[…]. Ce que je veux dire, c’est que je te dois tout le bonheur de ma vie. Tu t’es montré d’une patience absolue avec moi et d’une incroyable bonté. Je tiens à dire cela — tout le monde le sait.

Si quelqu’un avait pu me sauver, cela aurait été toi. Je ne sais plus rien si ce n’est la certitude de ta bonté. Je ne peux pas continuer à gâcher ta vie plus longtemps. Je ne pense pas que deux personnes auraient pu être plus heureuses que nous l’avons été. » [6]

Retrouvons Virginia, alive! [7] nous conviant ici aux noces des mots, invités à se réunir en un « de ces prompts mariages qui font des images parfaites et créent une beauté éternelle. » [8]

 

 

 

 

[1] Woolf V., Ce que je suis en réalité demeure inconnu, Lettres (1901-1941), Paris, Points 2010, p. 40.

[2] Ibid., p.70.

[3] Aubert J., « C’est pas tout ça ! » in Virginia Woolf L’écriture, refuge contre la folie, Ouvrage collectif dirigé par Stella Harrison, Ed. Michèle, Paris, mars 2011, p. 16

[4] Woolf V., op. cit., p.75

[5] Lacan J. , « La signification du phallus. », Écrits, Paris, Seuil, p. 685

[6] Woolf V., Lettre à Leonard Woolf du 28 mars 1941.

[7] https://www.youtube.com/watch?v=zcbY04JrMaU

[8] Woolf V., « Artisanat », in Le cinéma et autres essais, Ed. de Paris, septembre 2012. p. 47.

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