Now Reading:

Femmes homosexuelles et demande d’AMP

Femmes homosexuelles et demande d’AMP

Les femmes homosexuelles en couple et les femmes célibataires n’ont actuellement pas accès aux techniques d’AMP [1] en France. Cela pourrait changer avec la révision des lois de bioéthique prévue pour début 2019, mais malgré l’avis favorable donné par le Comité Consultatif National d’Ethique en juin 2017, rien n’est gagné.

Alors comment font-elles ? Est-ce que la loi de 2013 pour le mariage pour tous a changé leur façon de faire couple et leur façon d’adresser leurs demandes aux médecins de la reproduction ? Y a t-il une particularité de ces couples dans leur demande et dans leur suivi médical ? Parlent-elles spontanément de leur façon de faire couple, de leur désir de se marier ou pas ?

Trois femmes gynécologues qui reçoivent régulièrement ces demandes d’AMP m’ont donné quelques éléments de réponses. Ce sont les docteurs Lydia Gomes, jeune gynécologue spécialiste de la médecine de la reproduction, Anne-Lys Alfonso, gynécologue-obstétricienne, et Carole Sibaï-Séré, gynécologue. Toutes trois exercent dans le privé.

Pour accéder à l’AMP, les femmes homosexuelles doivent aller à l’étranger. Depuis Bordeaux les destinations les plus courantes sont l’Espagne, le Portugal, la Roumanie. C’est souvent le coût de la prise en charge qui détermine le choix. Seules les plus aisées font le voyage. En 2013, quelques mois avant les discussions du projet de loi, les médecins avaient reçu un courrier émanant du ministère de la santé leur stipulant l’interdiction d’orienter des femmes vers des Centres d’AMP à l’étranger, sous peine de sanctions. Quelques mois plus tard, après la promulgation de la loi sur le mariage pour tous, le Président Hollande faisait envoyer un courrier contraire.

Très sollicités, les gynécologues répondent à ces demandes, comme pour toutes les autres femmes. A.-L. Alfonso prescrit les traitements nécessaires à la stimulation ovarienne (qui seront alors remboursés par l’assurance maladie), C. Sibaï-Séré et L. Gomes ne les prescrivent pas pour ne pas se mettre en infraction. Par contre, les trois prescrivent le bilan d’infertilité et effectuent les examens nécessaires à la stimulation (comme les échographies) et une fois la fécondation in vitro réalisée, suivent les grossesses. A.-L. Alfonso pratique les accouchements.

Une première remarque est que depuis la loi de 2013, « les demandes se sont libérées » selon ces gynécologues. Les demandes sont plus nombreuses, les femmes se cachent moins, elles sont plus à l’aise. Ainsi entrent-elles avec leur compagne dans le cabinet médical, alors qu’avant celle-ci restait le plus souvent dans la salle d’attente.

La question du mariage n’est pas spontanément évoquée chez la gynécologue, elles sont mariées ou pas, mais nomment « ma femme » leur partenaire. Par contre le souci et le désir de la filiation sont exprimés et il n’est pas rare qu’un couple ait deux enfants, né chacun de l’une des deux femmes, parfois l’une et l’autre voulant porter un enfant et surtout être reconnue comme mère « de naissance » puisqu’actuellement seule celle qui accouche est reconnue comme mère. Ceci pour « assurer une filiation naturelle » (actuellement, la deuxième femme du couple – celle qui n’a pas porté l’enfant – doit passer par une procédure d’adoption pour être mère de l’enfant de sa compagne). Certaines, « par mesure d’équité » ont eu une demande bien particulière, m’indique A.-L. Alfonso : l’une sera enceinte pour le premier enfant avec un ovocyte de l’autre et vice et versa pour la deuxième grossesse. C’est tout à fait possible sur le plan de la technique et A.-L. Alfonso n’y voit aucun inconvénient.

Pour A.-L. Alfonso, si la demande est la même que pour les couples hétérosexuels – accéder à l’AMP – « la démarche » est différente. Elle a du mal à l’expliquer : elle perçoit que ces femmes sont « dans un autre imaginaire, avec d’autres références, d’autres fantasmes ». C’est différent, ça n’est pas le même univers. Elle rencontre surtout la mère. La compagne est présente ou pas, comme dans les autres couples. Mais ces futures mères lui paraissent plus indépendantes, elles semblent attendre moins de leur compagne que dans un couple hétérosexuel. Beaucoup ressemblent dit-elle aux femmes célibataires qui font un enfant « toutes seules ». La relation est différente, même si le couple parait uni. Les femmes célibataires se présentent comme « omnipotentes, sont très débrouillardes, assumant tout ». Certaines cherchent le géniteur qui voudrait bien donner son sperme (avec lequel parfois elles pourraient faire une auto-insémination) et se résignent à faire une FIV[2] à l’étranger lorsqu’elles ne l’ont pas trouvé. Cela se rencontre aussi chez les couples de femmes.

Je pose la question de la sexualité de ces femmes, en particulier après la maternité car chez les couples hétéro la question d’absence de désir sexuel est fréquemment rencontré. Pour ces trois collègues, non, ou du moins elles n’en parlent pas au médecin. Le suivi de la grossesse n’a pas de particularité, ou bien il est plus lâche, moins régulier. A.-L. Alfonso signale que l’accouchement est généralement plus compliqué, elles ont plus souvent des réticences pour « la voie basse », il y a beaucoup plus de césariennes pour ces femmes. C. Sibaï-Séré indique que certaines sont plus volontiers pusillanimes que des femmes hétérosexuelles, se laissant difficilement examiner, elles paraissent aussi plus angoissées. Enfin elles cherchent à accoucher dans des petites structures, s’assurant d’être bien accueillies en tant que couple de femmes dans la maternité choisie.

Il y a beaucoup d’extravagances parfois, comme ce que me rapporte A.-L. Alfonso : chez un couple de femmes âgées de 49 et 55 ans, la plus jeune a donné naissance à des jumeaux après cinq tentatives de FIV… C’est techniquement possible ! Une autre a fait porter son premier enfant par sa sœur (l’enfant a été déclaré comme né de la dame homosexuelle), GPA [3] dissimulée donc. « Tout le monde contourne la loi car elle n’est pas adaptée à la vraie vie ». Enfin ces femmes demandent rarement une aide psychologique : la gynécologue est la technicienne qui se situe en fin de parcours, parcours qui a souvent été difficile et là elles touchent au but !

Gomes, très sollicitée par ces couples homosexuels, leur répond et aide ces couples « qui cherchent des solutions pour contourner la loi » sans toutefois s’exposer à des sanctions. Alors certains « mensonges » passent mal : ainsi récemment l’une de ses collègues a-t-elle reçu un couple formé d’un homme et d’une femme qui s’est fait passer pour un couple hétérosexuel stérile pour bénéficier d’une prise en charge standard. Lorsque le bébé est né et que cette gynécologue a appris par une collègue qu’en fait cette dame était en couple homosexuel, elle s’est sentie flouée, manipulée, très amère.

La conclusion à tirer de ce bref tour d’horizon est que le retard de la France dans l’accès à la PMA pour toutes installe un malaise hors d’âge chez les femmes demandeuses et chez les médecins. Seules les plus aisées s’offrent le voyage à l’étranger avec tous les frais inhérents, médicaux et hôteliers. Chaque médecin rencontré dit qu’il est temps que ce flou cesse pour permettre à chacune de devenir mère et de fonder une famille au plus prés de son désir. Les sondages plusieurs fois réalisés donnent tous le même résultat : 60 % des français sont favorables à l’accès à la PMA pour les couples de femmes, 57 à 59 % pour les femmes seules. Cependant la conclusion des États généraux de la bioéthique rendus publics le 5 juin 2018 révèle qu’il n’y a pas de consensus des français sur le sujet. Les opposants à l’ouverture de l’accès à la PMA pour tous se seraient largement mobilisés selon le président de SOS-Homophobie. Mais cela, dit-il, ne reflète pas l’opinion majoritaire des français. Le président Macron se dit favorable sur le plan personnel à cette ouverture mais il souhaite obtenir sur le plan politique le plus large consensus possible. Trois avis sont attendus (l’un du CCNE, un autre du Conseil d’État, et un autre de l’Office parlementaire des choix scientifiques et technologiques) [4].

A suivre…

 

 

 

[1] AMP : Assistance médicale à la procréation ; PMA : procréation médicalement assistée.

[2] Fécondation in vitro.

[3] Gestation pour autrui.

[4] Voir l’article du Monde daté du 7 juin 2018 « Bioéthique : un impossible consensus sur la PMA »

Imprimer cet article
Partager cet article
Veuillez saisir vos mots-clés et tapez sur "Entrée"