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La sexualité, hors normes. Entretien avec le Dr Sylvie Jung

La sexualité, hors normes. Entretien avec le Dr Sylvie Jung

Valérie Bischoff : Pouvez-vous nous parler de votre expérience en tant que gynécologue au sujet de la sexualité féminine ?

Sylvie Jung [1] : C’est un vaste sujet parce que, malheureusement, le premier abord de la sexualité auquel j’ai affaire est problématique. J’ai affaire à une femme qui vient se plaindre de « quelque chose », d’une sexualité sans plaisir, voire douloureuse. Cette question est particulièrement présente au centre de la douleur où c’est le pire du pire, c’est-à-dire que la sexualité est douleur bien souvent et du coup absente et devient donc source de souffrance.
Depuis le début de ma formation en tant que gynécologue, je me suis dit qu’il me manquait quelque chose, parce qu’entendre ça, qu’une sexualité dysfonctionne et est douloureuse, c’est compliqué. Si je l’entends, cela veut dire que la femme a l’espace de parole nécessaire pour évoquer ces questions et c’est rarement pour dire que sa sexualité est épanouie et épanouissante.
Je me suis rapidement posé ces questions : qu’est ce que je pouvais transmettre à ces femmes, et qu’est ce que faire avec ça – la sexualité –, dans la mesure où je n’avais que mon expérience personnelle ? Du coup, cela m’a mise au travail. Ce travail je ne l’ai pas fait que sur l’approche sexo-corporelle, sur la sexualité, mais j’ai privilégié une approche globale de la femme. J’ai rencontré beaucoup de gens et fait des formations qui m’ont donnée une certaine légitimité par rapport à ce que me racontaient les patientes et par rapport à ce que j’entendais de leur problématique.
A une femme qui vient se plaindre des difficultés qu’elle rencontre dans sa sexualité, je commence par lui dire qu’il n’y a pas de normes dans ce domaine. Il y a celle qui convient à chaque couple, et parfois cela peut être même sans sexualité. Cela fait descendre la pression quand, en tant que gynécologue, on leur dit qu’il n’y a pas de normes – tout en étant extrêmement vigilant sur ce qui peut être repéré comme violence sexuelle.

V. B. : Comment sont abordées ces questions relatives à la sexualité avec les patientes que vous rencontrez ?

S. J. : Cela va être différent d’une femme à l’autre, en fonction de la relation que j’ai avec elles et du moment de leur vie.
Une jeune femme ou une adolescente qui démarre sa sexualité, c’est forcement différent d’une femme qui est mère de famille avec des enfants et qui s’épanouit à être une mère, où d’une femme ménopausée voire âgée.
J’ai le souvenir marquant d’une femme de 70 ans qui me disait que sa sexualité était épanouissante et formidable. Cela m’a enseigné qu’il n’y a pas d’âge et qu’il faut mettre de côté les préjugés.
Avec une jeune femme, je serai plus dans quelque chose de rassurant, d’explicatif, notamment d’expliquer la relation à l’autre. Je l’invite à écouter son désir, à le repérer. A connaître son anatomie, puisque je leur explique que plus on se connait soi-même, plus on pourra dire à l’autre ce qui fait du bien, ce qui donne du plaisir ou ce qui ne plaît pas.
Dans mes consultations je peux avoir affaire à des femmes qui ont été maltraitées de différentes manières, sans que cela relève de la délinquance. C’est déjà plus compliqué. Souvent, je me suis rendue compte qu’il y a eu la rencontre avec quelque chose de traumatisant, pas forcement un geste physique intrusif, cela peut être juste des mots, comme une appréciation corporelle dite par un compagnon. Certaines femmes sont très sensibles à ça.

V. B. : De quelle manière la maternité peut-elle impacter la vie sexuelle d’une femme ?

S. J. : A ce moment là, la consultation gynécologique s’oriente vers cette question du projet d’enfant, on en oublie souvent de parler de la sexualité, du couple… On parle de physiologie, de comment tomber enceinte, des cycles, etc. Et une fois que les femmes arrivent enceintes à la consultation, on ne parle plus que de la grossesse. La sexualité est éludée, rarement abordée.
Je me pose des questions : est ce que c’est à moi de poser la question au cours de la grossesse ou pas ? Je pense qu’il faudrait, parce que la grossesse transforme les choses. Il me semble important de les accompagner dans cette transformation et particulièrement après l’accouchement, de leur permettre de retrouver leur corps, ou d’apprivoiser un corps autre, et du coup de découvrir une sexualité qui pourra être différente.
Il arrive assez souvent qu’il n’y ait plus de sexualité après l’arrivée du bébé. Cela peut être l’effet de l’arrivée de l’enfant, qui détourne l’intérêt de la mère. Mais spontanément les femmes n’en parlent pas beaucoup. Pour certaines cela ne leur pose pas de problème et pour d’autres on le sent, et puis on apprend que le couple se sépare. Quand j’apprends cela, je me demande souvent si j’aurais dû parler de ces questions avant, pour faire de la prévention, mais je dois dire que je ne sais pas et que c’est compliqué.
La sexualité peut évoluer au cours de la vie d’une femme, et franchir des étapes… La ménopause en est une autre. Dans 50 % des cas, ces femmes disent en consultation qu’elles n’ont plus de libido, de désir. J’ai le sentiment qu’elles absorbent ce qu’on dit sur cette période de vie. Si les journaux disaient que la ménopause c’est formidable, génial qu’à cinquante ans tu peux t’éclater, et bien je pense qu’elles seraient influencées autrement.

V. B. : La sexualité serait en prise avec le discours ?

S. J. : Oui. Aujourd’hui, dans ma pratique j’essaie de réhabiliter leur vie sexuelle. En effet, il y a des changements contre lesquels on ne peut rien, mais il existe des supers changements. Plus on se les approprie, moins on est en lutte contre ceux-ci.

V. B. : Pouvez-vous nous faire part de votre expérience sur cette question au Centre de la Douleur Pelvienne Chronique ?

S. J. : Au Centre de la douleur viennent consulter des femmes dont certaines ont les diagnostics de vaginisme et de dyspareunies [2] posés. La sexualité au Centre n’est parlée qu’en termes de douleur. En tant que gynécologue je ne comprends pas que cela devienne une telle douleur. On n’y comprend rien, c’est déroutant et en fait cela témoigne de leur grande souffrance personnelle.

V. B. : Dans votre consultation diriez-vous que vous êtes impliquée personnellement ?

S. J. : Quand une femme vient avec cette problématique de dyspareunie, je dois reconnaître que de mon côté j’en arrive parfois à parler d’autre chose. Je pense que c’est important de ne pas enfoncer de clou en leur parlant de ce que devrait être la sexualité.
J’accueille chaque femme, et j’essaie de l’entendre et de valider la douleur qu’elle ressent. Mais pour moi, il ne s’agit plus de sexualité, il s’agit d’un traumatisme.
Quand je suis seule en consultation, je suis perdue, mais au centre de la douleur je sais que l’équipe pluridisciplinaire va accueillir et prendre en charge cette question différemment. C’est un point important : quand un médecin reste seul, il peut rester avec ses examens et dire que tout est normal physiologiquement, il peut dire des conneries. L’équipe me permet de recevoir la femme sans que cela crée chez moi une angoisse. Parce que je sais que l’on va pouvoir faire le pas de côté.

V. B. : Qu’est ce que le pas de côté pour vous ?

S. J. : Le pas de côté, c’est permettre à la femme de faire un travail de réflexion sur elle-même et de prendre conscience du sens de sa problématique sexuelle ou d’une autre douleur. Elle pourra mettre au travail son rapport à son corps avec les kinés et la médiation corporelle, avec l’acupuncture et la psychologue. Elle pourra aborder son rapport à l’autre, ses relations, son désir… C’est très vaste.
L’idée du travail du centre justement c’est de reconnaître qu’il n’y a pas de traitement miracle, unique, que c’est un travail à plusieurs dont la femme est actrice, du moins partenaire. C’est elle qui fait le travail. L’équipe la soutient dans sa quête de sens, dans ses démarches mais ne lui impose rien. Il n’y a pas de norme à la sexualité.

 

 

[1] Sylvie Jung est médecin gynécologue et médecin coordinateur de Centre de La Douleur Pelvienne Chronique des Hôpitaux Universitaires de Strasbourg.

[2] Douleur chronique ressentie lors des rapports sexuels.

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