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Procréer sans sexualité. Entretien avec Catherine Rongières

Procréer sans sexualité. Entretien avec Catherine Rongières

Isabelle Galland : Vous travaillez dans un centre d’AMP (Aide Médicale à la Procréation) et dans ce cadre vous recevez des patients avec un désir d’enfant. J’entends souvent parler, dans les staffs médicaux, de couples qui viennent avec un désir d’enfant et qui n’ont pas de relations sexuelles. Cela semble poser des questions aux médecins, seriez-vous d’accord de nous en parler ?

Catherine Rongières [1] : Dans ces couples qui n’ont pas de rapports sexuels, il y a différentes situations. Il y a les couples qui vivent une certaine intimité, une tendresse mais il n’y a pas de pénétration, on pourrait dire qu’ils ont d’autres formes de sexualité. Et il y a des patients qui se présentent plus comme des frères et sœurs, avec une tendresse mutuelle qui est difficile à mettre en évidence.
On parle souvent de ces gens asexués, qui ne sont attirés ni par les contraires ni par les semblables, qui ne sont ni homo, ni hétéro. La sexualité ne représente pas grand-chose pour eux. Il est fort probable que certains se marient pour avoir la paix, ce ne sont peut-être pas ceux-là qui viennent nous voir pour avoir des enfants… Il y a une certaine forme de non sexualité, ce n’est pas la mode mais ça existe même si on en parle pas trop.
Quand je vois des couples qui n’ont pas de rapports depuis toujours …

I. G. : Est-ce qu’ils vous le disent ?

C. R. : Celles qui n’ont jamais eu de rapports se doutent bien que, lorsque je vais les examiner je vais m’en rendre compte, elles s’imaginent qu’il va bien falloir parler de la situation. C’est parfois peut-être une façon déguisée de demander une prise en charge psychologique, ils parlent de leurs difficultés mais, au final, il y en a quand même très peu qui vont modifier leur mode de fonctionnement, c’est-à-dire que même s’ils ont été pris en charge par un psy, ensemble ou séparément, je les retrouve un ou deux ans après dans la même situation, juste avec peut être le sentiment d’être plus sûr d’eux.
Ce qui m’a fait beaucoup réfléchir aussi c’est que dans certains pays, en Espagne par exemple, on ne demande pas la sexualité des gens. En France on demande la fréquence des rapports sexuels. Aujourd’hui je commence à le demander de moins en moins. Avant j’étais complètement d’accord, maintenant je me dis qu’ils viennent avec une décision réfléchie, celle d’avoir un enfant. Si la loi de bioéthique évolue et qu’on accepte les femmes seules, ça va tout changer. On ne va pas leur demander le nombre de rapports, à ces femmes. Est-ce qu’on va continuer à imposer aux uns ce qu’on n’imposera pas aux autres ? 

I. G. : Avez-vous une idée de pourquoi on trouve important que les couples qui veulent des enfants aient des relations sexuelles ?

C. R. : Au départ l’AMP a été mise en place dans le cadre d’une infertilité médicalement reconnue. On imagine que si une patiente n’a plus de trompe, qu’elle ait des rapports ou pas ne changera rien. Mais on imagine aussi que si un couple n’a pas d’infertilité documentée, ils pourraient faire leur bébé tous seuls, ils n’ont pas besoin de passer par l’AMP.
Il y a une prise en charge financière à 100 %, peut-être que l’état a à mettre son nez pour voir ce qui se fait. C’est un peu ambigu cette situation, la grande majorité des patientes qui sont suivies n’ont pas forcement quelque chose d’avéré médicalement. Parfois c’est une question d’âge (la fertilité baisse après trente huit ans) ou bien une stérilité inexpliquée ou idiopathique : on ne sait pas pourquoi ça ne marche pas (ce qui représente quand même 15 à 20 % des couples en AMP). Donc la prise en charge médicale, aujourd’hui, ne tient plus vraiment la route. Je me dis que les patients font leur choix. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas parler avec eux, mais les juger, les exclure parce qu’ils n’ont pas de rapports, c’est quand même une grande décision.

I. G. : J’ai eu l’impression, en écoutant les uns et les autres, qu’on a l’idée qu’un enfant ne pourra pas s’épanouir dans une famille où les parents n’ont pas de sexualité. Que pensez-vous de cette idée ?

C. R. : C’est bien pour ça qu’il y a une différence entre les couples qui ont des relations sans pénétration et les couples qui n’ont pas de sexualité du tout. Ceux qui ont un échange affectif et ceux qui vivent comme des frères et sœurs, encore que… c’est pour ça qu’aujourd’hui je remets cela en question. J’ai bougé par rapport à ça.
Je me dis que les femmes homosexuelles, elles, n’ont pas de pénétration et ça n’a pas vraiment de sens. Peut-être que je donne plus d’autonomie aux patients finalement. Je leur fais confiance.
J’ai suivi un couple qui était ensemble depuis quatre à cinq ans et n’avait jamais eu de rapport de leur vie. Ils ont même essayé mais ça a été compliqué. Je les ai adressés à un psy et à un sexologue. Madame n’y arrivait pas, mais monsieur, ça devait bien l’arranger quelque part puisqu’il restait avec elle. Ils avaient un grand désir d’enfant, on a fait la FIV [2] et cela n’a rien changé à leur sexualité.
Je pense qu’il y a une ingérence vis-à-vis de ces couples, une injonction, une obligation qui ne me semble pas être légitime.

I. G. : Vous êtes en train de dire qu’un couple peut exister sans avoir de relations sexuelles ?

C. R. : C’est leur choix, ils peuvent tenir sans, ou avec. Il y a aussi ceux qui ont des relations sexuelles dans la violence… Est-ce que la relation sexuelle protège le couple de quelque chose, c’est une question.
Par ailleurs, je pense que les couples ont une certaine autonomie. Ils viennent me dire qu’ils veulent un enfant. Est-ce que j’ai à mettre mon grain de sel ? Aujourd’hui on a des couples dont les femmes ont quinze à vingt ans de plus que leur conjoint. C’est de plus en plus fréquent. Est-ce à moi de juger d’une juste façon de faire ? Le couple c’est riche, c’est sans fin, moi je les vois pour un désir d’enfant, est ce à moi de donner mon avis sur le couple ?
En plus, j’ai le sentiment que quand ils sentent qu’il y a une sorte de réticence ça les maintient dans une sorte de rébellion, dans leur ressenti. Alors que quand on les accompagne, ça les aide à mieux réfléchir, bien plus que si on les bloque et qu’on est contre eux. C’est contreproductif.

 

 

 

[1] Catherine Rongières est gynécologue dans un service d’Aide Médicale à la Procréation.

[2] Fécondation in vitro.

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