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Comédies et drames de la vie conjugale

Comédies et drames de la vie conjugale

Le mariage, c’est toujours gai ?  

Sans doute oui au sens où, comme le disait Lacan, le sujet de l’inconscient est toujours heureux ! Ce qui donne ces couples mariés depuis tant d’années chez qui l’on sent bien qu’une touche plus ou moins importante de mésentente dans la réalité de leur couple est, en vérité, l’indice d’un lien solide « à la vie, à la mort ». Le mariage inclut le registre de la satisfaction, mais aussi celui du désir que Freud savait situer en des scènes de la vie conjugale saisissantes quand elles sont éclairées par l’inconscient : on y aperçoit, alors, le drame. Voici de petits exemples tirés de la Psychopathologie de la vie quotidienne qui montrent comment Freud d’emblée a situé le désir, plutôt que le sujet, dans son rapport à la réalité :

Il s’agit d’un mari jaloux et d’une femme bien patiente avec cette jalousie. De nature gaie et innocente, la femme ne voit pas malice, lors d’une petite fête entre amis, à faire une démonstration de french cancan. Quand elle s’assoit à nouveau auprès de son mari, celui-ci lui assène un : « Tu t’es conduite comme une catin. » Le mot porte : nuit agitée pour cette femme. Le lendemain, elle veut faire une promenade. Ayant choisi elle-même les chevaux, elle refuse que sa jeune sœur se joigne à elle, et avertit le cocher de sa crainte que les chevaux ne s’emballent. Lors de l’incartade de l’un d’eux, elle tente de sortir de la voiture, tombe et se casse le pied. Elle reste alitée pendant des semaines, sans souffrance et dans une certaine quiétude : Freud considère que cela est la traduction de l’expression faire un faux-pas.

Un autre exemple. Freud reçoit en analyse un mari embrouillé dans la vie amoureuse avec son épouse. Sans cesse il évoque le divorce sans jamais s’y résoudre : il reste avec sa femme au nom de ses enfants qu’il aime tendrement. La direction de la cure indiquée par Freud est la suivante : rendre clairs les éléments du conflit afin que le sujet puisse accomplir une résolution qu’il a prise. L’homme parle à Freud d’un petit fait qui pourtant l’a effrayé au plus haut point. S’amusant avec son enfant à l’envoyer en l’air, le bambin manque de heurter le luminaire à gaz de la pièce. L’enfant apeuré est pris de vertige, l’homme s’angoisse et sa femme fait une crise. On n’a pas de mal à deviner la tension dramatique de la scène pleine d’éléments voilés. L’analyse révèle un vœu de mort vis à vis de ce fils, non pas actuel mais qui s’était exprimé à la naissance de celui-ci. Une pensée avait alors traversé l’homme : s’il mourait, à peine né, je serais libre et pourrai me séparer de ma femme. Freud note, non sans logique, qu’une chose non résolue – quitter cette femme –, a entraîné le maintien du vœu de mort. Vous voyez que le désir c’est quelque chose de plutôt impur. En contre-point existe une comédie du mariage : il faut alors se tourner vers le mot d’esprit et son rapport à l’inconscient et y lire les histoires de mariages et de marieurs.

 

Selon Freud, y a-t-il nécessairement un malaise sexuel dans le conjugo ?

Quand on parcourt le début de l’œuvre de Freud et nommément la correspondance avec Fliess, on y lit combien le mariage est ravageant et produit des effets néfaste sur la sexualité des hommes et des femmes. Pourtant Freud, médecin à l’origine, n’oriente pas sa pratique vers ce qui serait une sexologie. Non, à la place il invente la psychanalyse. J’ai toujours trouvé ce geste formidablement prométhéen. Ceci sans doute parce qu’il ne se faisait pas d’illusion sur une prétendue paix des ménages et qu’il avait aussi l’intuition que la sexualité contenait en elle-même un principe d’insatisfaction, de profonde dysharmonie. Il le précisera d’ailleurs dans son Malaise dans la civilisation. C’est une indication pour la pratique analytique : il y a parfois l’idée chez l’analysant qu’il n’est pas marié au bon partenaire, et que la solution réside dans le fait d’en changer. Que découvre-t-il alors ? Qu’il est marié avec quelque chose de lui-même qui lui pose problème. En fait, si le mariage est une institution, comme le montre le livre posthume de Michel Foucault Les aveux de la chair – une large partie étant consacrée à « Être marié » –, institution que les pères de l’église ont conçue « pour renforcer la signification religieuse de la vie quotidienne », il reste qu’une analyse met en évidence les interférences du désir, rétif aux visées d’ordonnancement du mariage : des corps, des biens et de la descendance. L’envers de la « signification religieuse du quotidien » consiste en une psychopathologie quotidienne de la vie sexuelle dans le conjugo : rétention ou éclipse du désir sexuel, désertion du lit conjugal, dédoublement de la vie amoureuse, mais aussi introduction au cœur même du couple de pratiques échangistes, mélangistes, par exemple.

 

La vie conjugale, ça fait symptôme un peu, beaucoup, passionnément ? 

Pour vous répondre, je vais prendre la chose par le biais du mariage comme lien social, c’est-à-dire comme entrant dans la ronde des discours. La lecture du livre de Foucault met bien cela en évidence : le mariage est pensé par les pères de l’Église afin de créer une vaste parenté spirituelle.

Je ne vais pas me lancer dans une typologie en fonction de ce qui vient à dominer dans un couple : est-ce le savoir ? Le ménage est-il le champ de bataille entre un maître et un esclave ? La demande d’amour, inconditionnelle, vient-elle au premier plan, affectant le sujet ? En faisant un pas en arrière on aperçoit, finalement, que le mariage est un lien social qui supplée au rapport sexuel qui n’existe pas. Donc la vie conjugale ça fait d’abord lien, lien social. Ensuite il faudrait là introduire la théorie du partenaire pour apercevoir les modes de nouage que recèle un mariage. À suivre donc !

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