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L’ordinaire de la tyrannie domestique

L’ordinaire de la tyrannie domestique

Ils se marièrent, vécurent un peu heureux et puis commença l’enfer, la tyrannie domestique que Feydeau a si admirablement décrite pour notre plus grand plaisir.

Mais la tyrannie domestique est-elle toujours d’actualité ? Il faut dire qu’un nouveau signifiant tient la vedette aujourd’hui, le harcèlement moral. Le harcèlement conjugal a même fait son entrée dans le Code pénal en 2014 au titre de l’article 222-32-2-1 qui concerne « le fait de harceler son conjoint, son partenaire lié par un pacte civil de solidarité ou son concubin par des propos ou comportements répétés ayant pour objet ou pour effet une dégradation de ses conditions de vie se traduisant par une altération de sa santé physique ou mentale ». Mais la tyrannie domestique ordinaire comme expression abusive d’une autorité au sein d’un couple ne conduit pas forcément au harcèlement. Restons dans le domaine judiciaire. Récemment, en 2009, la Cour de cassation a donné raison à l’ex-épouse qui demandait à ne pas verser de prestations compensatoires au titre que le divorce était motivé par la tyrannie domestique exercée par son ex-mari. La Cour a ajouté dans son arrêt que l’ex-mari avait « une attitude dirigiste et autoritaire dans le quotidien, tendant à une sorte de tyrannie domestique ».Voilà le portrait classique du mari despote et de l’épouse soumise qui finit par le quitter. Un grand classique qui aujourd’hui se termine souvent en divorce.

Mais l’épouse peut également se comporter en tyran, Lacan l’évoque dans « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu » à propose de la genèse de l’homosexualité masculine : « Le caractère de la mère s’exprime aussi sur le plan conjugal par une tyrannie domestique, dont les formes larvées ou patentes, de la revendication sentimentale à la confiscation de l’autorité familiale, trahissent toutes leur sens foncier de protestation virile, celle-ci trouvant une expression éminente, à la fois symbolique, morale et matérielle, dans la satisfaction de tenir les « cordons de la bourse. »[1] Il reprendra d’ailleurs ce thème dans le Séminaire V en disant que dans ce cas, « la mère fait la loi au père ».[2]
La protestation virile, terme repris à Adler, n’est pas l’apanage des épouses puisque devant sa femme qui tient les cordons de la bourse, cette bourgeoise « coffre-fort »[3] comme le dit Jacques-Alain Miller, l’homme peut également protester virilement[4] et agir en tyran. Du côté des femmes, la tyrannie domestique peut prendre la forme de la tyrannie du surmoi. Elle se voue, dit J.-A. Miller « à être son surmoi dans ses deux faces : de sanction mais aussi bien de pousse-au-travail, voire de pousse-à-la-jouissance. […] Le sujet féminin est propre à incarner l’impératif « Jouis », aussi bien que celui de « travaille et ramène-moi de quoi faire bouillir la marmite. »[5]

Balzac dans sa Physiologie du mariage[6] décrit le mari jaloux et possessif qui surveille constamment sa femme et finit par se comporter en véritable tyran. Cette possessivité masculine serait comme la volonté de contrôler le pas-tout féminin qui inquiète tant les hommes, de le brider. Mais la tyrannie domestique peut servir aussi à ravaler l’épouse pour en faire un objet de désir. Sans parler de la haine des femmes, face obscure de l’amour.  Balzac dans son traité veut défendre les femmes et y « réclame les droits naturels et imprescriptibles de la femme ».[7] Il décrit de manière fort satyrique le mariage comme une lutte de pouvoir où tour à tour chacun des époux devient le tyran de l’autre.  C’est la version balzacienne de l’éternel malentendu entre les sexes que la loi symbolique du mariage peine à pacifier. C’est ce qui faisait dire à Lacan déjà en 1938 que « la carrière du mariage [est] le lieu élu de la culture des névroses ».[8] Il n’y a pas d’harmonie préétablie entre les sexes.

Même si le choix du mariage est aujourd’hui dicté par l’amour qui répond à la non-inscription du rapport sexuel, et que « la jouissance n’a rien à faire avec le choix conjugal »[9], le partenaire conjugal reste pourtant un partenaire symptôme, l’amour étant « toujours médié par le symptôme ».[10] La jouissance isole et le symptôme qui vient à la place du non-rapport sexuel fait couple. La tyrannie domestique n’est qu’un des noms de ce symptôme qui trouve à s’épanouir au sein du semblant du mariage, pour peu que chacun y trouve sa jouissance. Mais n’oublions pas qu’elle peut parfois prendre des formes plus dramatiques et violentes et remplir alors la rubrique des faits divers.

 

 

 

[1] Lacan J., « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 83.

[2] Lacan J., Le Séminaire, Livre V, Les formations de l’inconscient, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 208.

[3] Miller J.-A., « la théorie du partenaire », Quarto n°77, 2002, p. 23.

[4] Ibid.

[5] Ibid. p. 27.

[6] Balzac H., La physiologie du mariage, Paris, Folio, 1987.

[7] Ibid. « Lettre de Balzac à la marquise de Castries ».

[8] Lacan J., « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu », op. cit. p. 83.

[9] Lacan J., Le Séminaire, Livre XIV, La logique du fantasme, leçon du 10 mars 1967, inédit.

[10] Miller J.-A., op. cit. p. 7.

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