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Mariage à la russe

Mariage à la russe

Ça y est c’est fini. Après six saisons et près de vingt ans de bons et loyaux services pour la mère patrie, Philip et Elisabeth sont repartis à Moscou pour redevenir ceux qu’ils ont toujours été mais qu’ils ont dû taire et cacher pendant si longtemps : Mischa et Nadezdha. Pour les non-familiers, c’est achevé, il y a quelques jours, l’ultime saison de The Americans, série d’Outre-Atlantique mettant en scène l’un des couples les plus marquants de ces dernières années. Car au-delà de la grande Histoire, celle des années 80, de la guerre froide, du KGB, des ingérences américaines, cette série était et restera dans la mémoire des téléspectateurs comme l’emblématique histoire d’un couple marié. C’est aussi l’idée que s’en fait l’un de ses deux créateurs, Joel Fields : « The Americans est avant tout l’histoire d’un mariage. Les relations internationales ne sont qu’une allégorie des relations humaines. Ainsi les problèmes conjugaux et parentaux nous donnent-ils parfois l’impression d’être des questions de vie ou de mort. »[1]

Unis sous la contrainte et par la volonté des dirigeants de la Centrale des services d’espionnage russes, Matthew Rhys et Keri Russel incarnent le couple Jennings à l’écran. Ils sont envoyés aux États-Unis pour œuvrer en sous-main et accomplir toutes les missions que le KGB leur assignera. Pour ce faire, ils prendront l’aspect du couple marié modèle, incarnant l’American Dream comme couverture ultime. Deux enfants, un pavillon en banlieue et un business florissant. Pourtant ce que l’on a pu découvrir au fil des saisons, c’est qu’au-delà de ces semblants, des assassinats et de l’utilisation répétée du sexe comme arme majeure de collecte d’informations, reste et consiste autre chose de cette histoire. À savoir, un questionnement bien plus important et profond sur ce qui peut fonder, alimenter, cimenter et parfois fissurer l’union de deux parlêtres tel qu’on peut l’envisager dans une relation comme le mariage.

Mais à cela, les deux protagonistes innovent en se remariant. Pas un remariage d’après divorce comme l’inventivité des couples du xixe siècle nous l’a proposée, ni même un mariage en toc à la mode Las Vegas avec un Elvis bon marché en guise de prêtre et une vilaine gueule de bois pour les tourtereaux. Non, c’est à un mariage traditionnel orthodoxe auquel ils aspirent et auquel ils accèdent. Alors qu’ils n’ont de cesse de réfréner les aspirations humanitaires de leur fille car trop imprégnés de charité chrétienne à leur goût, ils n’en sont pas moins taraudés par leur histoire et leurs désirs. Laissant de côté pour un temps leurs utopies socialistes, ils s’accordent pour se dire Da au cours d’une cérémonie clandestine, sous la guidance d’un pope russe. Mais ce véritable mariage d’amour sera évidemment celui qui causera leur perte en mettant le FBI définitivement à leurs trousses. Quand le couple devra s’enfuir précipitamment, abandonnant au passage un fils promis à un brillant avenir et se faisant abandonner par leur fille restée sur un quai de gare dans une scène mémorable, Elisabeth n’oubliera pas la paire d’alliance qu’ils conservaient précieusement dans une cache secrète de leur maison. C’est en mari et femme, fort de cette union choisie, qu’ils rentrent enfin chez eux après tant d’années.

Ainsi, ils confirment toute l’inventivité qui a été nécessaire à ce couple pour se construire dans ce mariage qui n’était définitivement pas que de la fiction quand on sait qu’ils se sont aussi retrouvés dans la vie, en-dehors des plateaux. En cela, nous avons suivi avec eux, jusqu’au bout, la route tracée par leurs auteurs : The Americans, c’était donc bel et bien plus qu’une simple histoire d’espions.

[1] Fields J. interviewé par le magazine Slate : « ‘‘The Americans’’ : La seule série d’espionnage réalisée par un espion, un vrai », entretien avec J. Weisberg et J. Fields, Slate, 26 avril 2013, disponible sur le site de Slate : http://www.slate.fr/story/71653/the-americans-entretien

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