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Ne pas déserter

Ne pas déserter

 Comme l’analyste, ce n’est pas le bien, le vrai, le beau, qui intéresse l’écrivain mais plutôt le pire, l’impensable, le réel. Regis Jauffret est de ceux pour qui, par excellence, l’imagination « est un outil de connaissance, elle regarde de loin, elle plonge dans les détails comme si elle voulait explorer les atomes, elle triture le réel, elle l’étire jusqu’à la rupture (…). [1]» C’est ainsi qu’« Il pervertit la norme, il élève le dérapage en coutume, érige la démesure et l’infâme en nouvel ordre des choses. La répétition fait de la marge, le centre, et du monstre le standard humain. [2]» Dans une de ses fictions, au style percutant[3], l’écrivain a cette formule qui contient, sur le conjugo, tout un enseignement : « Les gens se plaignent de ne plus s’aimer après quelques années de vie commune, mais ce n’est pas une raison pour déserter.[4]»  Alors, quelles sont les raisons pour ne pas déserter, une fois éteints les feux de l’amour ? Quelle jouissance est à l’œuvre qui fixe les conjoints l’un à l’autre?

Contingence de l’amour

La rencontre amoureuse, chez l’être parlant n’est ni programmée, ni programmable. Elle est pure contingence, et J-A Miller avait salué, par un joyeux commentaire, ces mots de Carla Bruni – L’amour, c’est par hasard -, « Ah ! qu’il faut être futé pour reconnaître dans un propos si simple une profonde vérité de structure. Oui, l’amour est impensable sans la contingence des rencontres.[5]» Car la rencontre, dit Lacan, donne « l’illusion que quelque chose non seulement s’articule, mais s’inscrit dans la destinée de chacun par quoi (…) pendant un temps de suspension, ce qui serait le rapport sexuel trouve chez l’être qui parle sa trace et sa voie de mirage. [6]»

Nécessité du symptôme

Ce temps de suspension, de structure, ne dure pas. Ce qui se rencontre est vite enrôlé dans le nécessaire, dans la répétition, dans le programme symptômatique du sujet. Le mariage peut marquer ce passage où s’instaure dans la durée la fonction de ce que J-A Miller a nommé le « partenaire-symptôme », et qu’il définit par deux traits majeurs : C’est d’une part, ce que le sujet ne parvient pas à homéostasier, ce qu’il ne peut pas supporter chez le partenaire; mais, d’autre part, c’est aussi ce dont il jouit répétitivement.[7] C’est dit J-A Miller, « celui avec qui l’on joue sa partie.[8] » Il est « sous diverses figures, le partenaire-jouissance du sujet.[9] »

Qu’ils se débrouillent

 Ce que traque R.Jauffret,  c’est le ressort et les modalités de ces partenariats de jouissance, solides et invivables où, en effet, on ne déserte pas . Un de ses personnages le formule ainsi : « Ma femme est une harpie. Je suis un monstre. Nous nous aimons. Notre couple est une des innombrables cellules qui constituent la société.[10] » Un autre : « Je n’ai pas à me plaindre. Je l’ai épousée volontairement. Tandis que les aveugles et les hémiplégiques n’ont pas choisi leur handicap. [11]» Et si, au bonheur, qui est « un peu le blanc du noir d’une photo monochrome où il est souvent gris », l’auteur préfère la méchanceté, c’est que, selon lui, la méchanceté « est une preuve de grande santé. Elle empêche de se ramollir[12]. » Et c’est avec brio qu’il en scrute les vertus.

 Côté masculin : « En cinquante ans de mariage, j’ai eu le temps d’apprendre les vertus de la méchanceté. Elle procure un réel bonheur à l’épouse quand on la met en veilleuse par lassitude ou par pitié. Et puis la méchanceté n’exclut pas la tendresse. Plus la tendresse est rare, plus elle semble douce. [13] (…) Je l’entends pleurer depuis quarante ans, c’est une rumeur à laquelle je me suis habitué. Les femmes sont comme les nourrissons. Il faut les laisser pleurer jusqu’à épuisement. La moindre cajolerie régénère leur caprice. On en a pour la nuit.[14] »                                  Ou encore : « Je regrette parfois mes mouvements d’humeur. Mais notre couple suit sa pente. Si nous oublions de mourir d’ici là, quand nous nous promènerons dans les rues en 2020, on me prendra pour un maitre-chien et sa bête. Ce ne sera flatteur ni pour elle ni pour moi qu’on accusera d’attenter aux droits humains. [15]»

Côté féminin, non moins féroce : « j’ai toujours eu un faible pour les hommes brutaux qui m’imposaient leur choix. J’étais souvent déçue car dans l’ensemble ils se révèlent être par la suite des dictateurs indécis, des petits généraux de guimauve qui tendent leur postérieur aux troupiers pour se faire botter.[16] »

Ou encore : « Tu n’étais jamais qu’un homme. Aux hommes, trop d’amour leur donne la gueule de bois.[17] »

Morale de ces histoires, à propos du mariage : L’analyste « se croit en devoir de pallier tous les drames. (…) comme [il] ne s’est pas encore aperçu qu’il n’y a pas de rapport sexuel, le rôle de  providence des ménages le hante.[18] ». Pour Lacan, la bonne règle serait « que le psychanalyste se dise, sur ce point – qu’ils se débrouillent comme ils pourront.[19] »

[1] Jauffret R., Sévère, Préambule, op. cité, p.7

[2] Nathalie Crom, Télérama, n° 3548, janvier 2018.

[3] Jauffret R., Bravo, Editions du Seuil, Paris, 2015

[4] Idem, p.137

[5] J.-A. Miller, « Au lecteur », Le Nouvel Âne, no 9, juillet 2008.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore,  Seuil, 1975, p.132.

[7] Miller J-A., « la théorie du partenaire »,  Quarto 77, printemps 1997, p.6-33.

[8] Idem,p.11.

[9] Idem, p.13.

[10] Jauffret R., Microfictions, Editions Gallimard, 2007,p.195.

[11] Jauffret R., Bravo, op.cit. p 137.

[12] Jauffret R., Entretien avec Jérôme Garcin à propos de Bravo, « l’Obs », 26 février 2015.

[13] Jauffret R. Bravo, op.cit., p.214.

[14] Idem, p. 216.

[15] Jauffret R.,  Bravo, op.cit.,p.218.

[16] Jauffret R. Sévère, op. Cit.,p.74.

[17] Jauffret R., Lacrimosa, Editions Gallimard, 2008, p.52.

  [18] Lacan J. Le Séminaire , Livre XIX, …ou pire, Seuil, Paris, 2011, leçon du 8 décembre 1971, p.18.

[19] Idem, p. 18

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