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Quand la famille… fait rêver

Quand la famille… fait rêver

Une petite piazzetta perdue au milieu de nulle part dans la campagne italienne. Vue sur la mer « à-en-mourir ». Les deux hommes se parlent sous les rayons du soleil matinal – un très jeune et l’autre de quelques années son aîné.

« Y a-t-il une chose que tu ne sais pas ? » demande l’aîné ;

« Je ne sais rien. Rien », lui répond le plus jeune ;

« Tu sais plus de choses que n’importe qui ici » ;

« Si tu savais comme j’en sais peu sur ce qui compte vraiment… »[1]

Elio, le protagoniste du roman-réminiscence d’André Aciman Call me by your name[2] est un adolescent cultivé et curieux. Fils de professeur, il a des connaissances très vastes pour ses dix-sept ans. Seulement, la connaissance, ce n’est pas le savoir : au moment de sa rencontre avec Oliver, le doctorant de son père, juif comme lui, il ne sait encore rien, rien, sur cet objet obscur qui cause son désir. Ce savoir que l’Autre ne pourra jamais lui dire sera donc à construire…

Le drame de sa division subjective digne de la plume d’Ovide se déroule dans la maison estivale des parents d’Elio, maison qu’Aciman présente comme lieu d’une grande ouverture : les parents d’Elio y accueillent des voyageurs curieux, des universitaires venant de tous les coins du monde, des enfants de voisins et des amis, qu’ils soient gays ou hétéros. Mais on y accueille quelque chose de plus important encore, à savoir le désir naissant de leur fils, désir qui bat en brèche la formule du conjugo classique.

« À ma place », remarque à juste titre le père d’Elio, « la plupart des parents espéreraient que tout cela passe vite, ou que leur fils retombe rapidement sur ses pieds. Mais je ne suis pas un tel parent. S’il y a du chagrin, chéris-le, et s’il y a une flamme, ne l’éteins pas… La façon dont tu vis ta vie est ton affaire. Mais souviens-toi, notre cœur et notre corps ne nous sont donnés qu’une fois »[3]. Sans aucun doute, ce professeur de philosophie incarne la voix de l’éthique et non pas de la morale !

 « La désillusion mentale et la privation physique qui deviennent ainsi le destin de la plupart des mariages »[4], nous avertissait autrefois Freud. Encore aujourd’hui il est difficile d’entendre conjugo autrement que dans sa dimension moraliste, normative, venant fixer les deux êtres parlants dans une union éternelle pour le meilleur et pour le pire. Une telle famille remplie de déception et de rancune après trois ou quatre ans de mariage ne favorise que trop bien « l’éducation sévère qui ne tolère aucune activité de la vie sexuelle »[5], poursuit Freud.

Là-dessus, les parents d’Elio ont quelque chose à nous apprendre : là où une autre famille « l’aurait envoyé en maison de correction »[6], ils cherchent au contraire à transmettre à leur fils l’importance d’avancer dans la vie avec son propre savoir, son désir, quitte à ne plus rentrer « dans la voie ordinaire »[7].

[1]  Aciman A., Appelle-moi par ton nom (2007), Grasset, Paris, 2018, p. 101.

[2] L’adaptation du roman est sortie dans les salles de cinéma françaises en février 2018.

[3] Aciman A., Appelle-moi par ton nom, op. cit., p. 300-301.

[4] Freud S., « La morale sexuelle ‘‘civilisée’’ et la maladie nerveuse des temps modernes » (1908), La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 39.

[5] Ibid., p. 44.

[6] Aciman A., Appelle-moi par ton nom, op. cit., p. 304.

[7] Lacan J., Le Séminaire, Livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 370.

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