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Au bal de la jalousie

Au bal de la jalousie

Que l’on postule que l’Un-fidèle existe verse logiquement l’autre dans la place de l’infidèle. La cause de l’amour est dans l’Autre, c’est lui qui a commencé !

Au bal des jaloux c’est toujours la pureté, le mensonge et le rival qui entrent dans une valse à trois. Le jaloux est à l’affût d’un signe qui marquerait son infortune, trahissant l’objet aimé et débusquant le rival.

Y a-t-il des contrefeux à cet inéluctable ? Tel celui que pensait avoir trouvé un analysant qui poussait obsessionnellement une logique sur mesure par laquelle il devait arriver à se démontrer que l’objet de son amour n’était rien pour lui et qu’il pouvait, sans dommages, la perdre. Mais cela ne résolvait pas qu’elle puisse être à un autre et, alors, le doute en était avivé.

Bien plus radicale fut la position de Jean-Jacques Rousseau. Il aima passionnément Sophie d’Houdetot qui ne le lui rendit pas. Bien que conscient de cette situation – au point qu’il pouvait écrire très subtilement qu’ils étaient « ivres d’amour l’un et l’autre, elle pour son amant, moi pour elle » – il ne pouvait renoncer imaginairement à vivre cet amour. La passion pousse à l’imaginaire, à produire la présentification d’un objet d’amour en son absence : « j’étais ivre d’amour sans objet… »[1] La seule image représentée de l’objet avait cette force de le centrer sur un baiser qu’il pourrait recevoir. Le battement de paupières de la Béatrice de Dante. Mais, là, la pensée du réel de ce baiser, le fait « baiser funeste » et le voilà précipité dans cet état de défaillance que cette présentification engendre : « un éblouissement m’aveuglait, […] : j’étais prêt à m’évanouir. »[2] C’est avec délectation que Rousseau parle de ces états où l’enjeu est de trouver la limite de l’évanouissement, ce ravissement qui ne tromperait pas.

C’est d’une autre délectation qu’il s’agit dans la jalousie, cette passion qui peut ronger la vie au point de flirter avec les limites de la folie, y compris meurtrière. Il faudrait, pour n’en garder que la saveur des délices du tourment, pouvoir contrôler le dosage de ce philtre. Mais c’est incompatible avec cette passion qui a en son centre la pureté et le mensonge. La question n’est pas celle de la vérité contenue dans l’aveu, mais de savoir comment et pourquoi vient le mensonge. La confiance est, pour le jaloux, bien plus connectée au mensonge qu’à la vérité.

C’est ce qui se révèlera à la fin du roman de Raymond Radiguet, Le bal du Comte d’Orgel, quand Mahaut voudra dire à son mari toute la vérité de son amour pour François, celui qui est en tiers dans leur couple. Lui, ne perçut pas que celle qui lui parlait était, à cet instant, une toute autre personne, tant il était occupé à penser qu’il « gardait pour […] quand il serait seul, les angoisses du cœur. » [3] Mais comment s’installa le mensonge dans ce couple que rien ne désignait à l’inconvenance ? C’est en la voyant deviser avec leur ami que le Comte se sentit « exclu » et que lui vint cette idée singulière : « il l’avait convoitée comme si elle n’eut pas été sa femme »[4]. Alors, la passion s’insinua en lui sans qu’il n’y prenne garde. Toutefois il se souvint que Mahaut s’était discrètement plainte de ce que leurs goûts ne coïncident pas. Mahaut, elle-même pensa que c’était juste une légèreté, une « bévue sans vérité. »[5] Un jour il avait bien surpris un geste entre son épouse et leur ami. Mahaut avait vu que cela ne lui avait pas échappé et elle lui avait parlé ; « elle lui avait fait l’aveu de ce qu’il avait vu sans savoir qu’il l’avait vu »[6]. Le Comte y avait lu la marque de son innocence bien, qu’un instant, il s’interrogea : « Tomberais-je dans le ridicule d’être jaloux ? »[7] Le soupçon l’avait blessée ; était-ce un mensonge ou une « moitié de vérité », il ne sut conclure. Mais plus que l’amour, c’était sa vanité qui était touchée.

Pour le bal costumé du Comte d’Orgel, c’est le mari qui demande à son épouse de choisir le déguisement de son aimé !

 

 

 

 

 

[1] Rousseau J.-J., Les confessions, IX, in : Œuvres complètes, Tome I, Les confessions et autres textes autobiographiques. Paris, Gallimard, NRF, Bibliothèque de la Pléiade, 1959, p. 440.

[2] Ibid, p. 445

[3] Radiguet R., Le bal du comte d’Orgel, Paris, Grasset, Les cahiers rouges, 2003, p. 307.

[4] Ibid, p. 241.

[5] Ibid, p. 223.

[6] Ibid, p. 252.

[7] Ibid, p. 258.

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