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Chronique d’une rencontre entre le chiffre et la lettre

Chronique d’une rencontre entre le chiffre et la lettre

Novembre 2017. Le centre d’accueil et de soins pour adolescents que j’ai rejoint il y a dix-huit mois fête ses trente ans d’ouverture. Les membres de l’équipe veulent organiser un événement autour de cet anniversaire et ouvrir les portes de ce lieu atypique à nos partenaires et aux soignants de l’intra-hospitalier. Chacun donne des idées. Pour ma part, je propose d’inviter un psychanalyste de l’ECF pour nous parler de L’Éveil du printemps [1], cette délicate transition de l’adolescence, d’autant plus périlleuse pour les jeunes gens psychotiques accueillis dans notre institution. Nous sommes confrontés à la violence physique et verbale des adolescents, à des manifestations bruyantes et voyantes de leur sexualité et je sais pouvoir compter sur notre invité, Philippe Lacadée, pour faire entendre un autre discours que celui du dressage des corps agités.

Le centre hospitalier dont dépend ce lieu m’apparaît ambivalent dans son rapport à la psychanalyse. Pratiquement tous les collègues psychologues sont analystes, sans qu’aucune École ne soit davantage représentée, mais beaucoup de médecins et de soignants se laissent séduire par les sirènes du comportementalisme et des neurosciences en imaginant que nous parviendrons tous à bien travailler ensemble !

Si j’attendais de cette invitation un effet de saisissement, je n’avais pas prévu une rencontre inédite : celle du directeur du centre hospitalier et de notre invité. Le directeur, plutôt attaché à ce qui fonctionne et aux effets visibles des actions, a été séduit par un discours, celui de la psychanalyse lacanienne qui indique que chaque sujet, même porteur du même diagnostic de la CIM 10, est différent et que le rapport à la langue est traumatique. Il faut dire que notre invité, pour nous parler des impasses et des inventions de la langue adolescente, s’est notamment appuyé sur des poètes pour nous faire saisir la face hors sens du symptôme [2]. Après cette journée, le directeur me dit qu’il faut le réinviter, et attend avec impatience les Actes à venir. Il demande à ce qu’on lui apporte des livres de Philippe Lacadée…

Bien sûr, il y a dans cet impossible mariage de la gestion et du discours analytique des entremetteuses, avec un désir décidé pour que la balance financière et la nouvelle donne idéologique rééducative n’oublient pas le sujet en route. Mais force est de constater qu’entre ce directeur et cet analyste quelque chose a fait événement. Cela nous indique, s’il le fallait encore, qu’un discours ne peut toucher l’Autre que s’il est incarné.

 

 

 

 

[1] Cf. Wedekind F., L’éveil du printemps (1891), Paris, Gallimard, 1983.

[2] Cf. Lacadée Ph., Vie éprise de parole, Paris, éditions Michèle, 2013.

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